Casino Royale 1954 fêtait ses 71 ans la semaine dernière, ce qui nous donne un bon prétexte d’y revenir au travers de l’analyse d’un script du téléfilm.
Il s’agit d’une version révisée (apparemment datée du 2 octobre 1954). La couverture ne mentionne que le nom du scénariste Charles Bennett, alors que le téléfilm créditera Bennett et Antony Ellis pour l’écriture. Curieusement, le script compte 88 pages pour un programme d’à peine 54 minutes (mais le texte est écrit gros, avec de nombreux retours à la ligne inutiles).
Globalement, le script reste proche de la version filmée et diffusée en direct, mais présente de légères différences ici et là, notamment dans les dialogues. Dans l’ensemble, les scènes sont moins efficaces que celles du téléfilm final : les révisions effectuées durant les vingt jours précédant le tournage se sont donc révélées des plus bénéfiques.
Je vais aller un peu vite en ne répliquant pas l’intrigue du téléfilm, mais si vous avez besoin de vous rafraîchir la mémoire pour me suivre, Casino Royale 1954 :
Les sous-titres maison sont disponibles sur la vidéo ou téléchargeables ici.
Acte 1
Le script commence par des plans du casino avec la voix off d’un certain Gaston LeVaux qui se présente comme le « Chef de Partie ». Cet homme agit comme narrateur et s’adresse directement au spectateur.
Il explique que nous sommes en France, au Casino Royale, un établissement qui avait autrefois une clientèle célèbre. « On a un jour décrit notre clientèle comme “Des princes, des princes… rien que des princes”. Les rois et les princes se font plus rares de nos jours, mais on en voit encore quelques-uns, bien sûr… ». Un plan d’un monarque arabe entrant dans le casino vient confirmer ses dires.
LeVaux énumère ensuite plusieurs noms fictifs de célébrités, avant d’évoquer « le gentleman qui tenait la banque au baccarat [ce soir-là]… Herr Ziffer… plus connu sous le nom de Le Chiffre ». Le script le décrit comme blafard et ressemblant à un crapaud.
« Bien que je ne l’aie su qu’après coup, la partie de ce soir fut peut-être pour le plus important des enjeux… car, pour au moins un des joueurs de ce soir-là, l’enjeu était une question de vie ou de mort. Mais je m’avance un peu dans l’histoire. Chaque partie doit avoir un début. Peut-être que celle-ci avait commencé la veille, quand le célèbre parieur américain, James Bond, a failli mourir sur notre palier », conclut le narrateur.
Cela dit, l’action enchaîne sur les premières scènes qui furent diffusées dans le téléfilm : quelqu’un tire sur Bond à trois reprises à l’extérieur du casino. Le script, notera-t-on, ne donne aucune indication sur l’apparence physique de James Bond.
Un peu plus loin, une réplique « vous jouez des mises élevées, le monde entier le sait » renforce l’idée que Bond est un parieur célèbre, en plus d’être un agent secret américain.
Dans le téléfilm, Clarence Leiter aborde Bond alors qu’il observe une partie, puis Bond mise à cette table tout en discutant avec lui et en gagnant. Dans le script, en revanche, Leiter l’aborde après une perte à cette table. Les dialogues diffèrent sensiblement dans cette section.
Bond et Leiter vont s’asseoir près du bar ; Bond explique le baccarat pendant que Leiter lui expose la mission. Dans le script, Leiter développe davantage, disant que Le Chiffre a essayé de se faire de l’argent en France, achetant des biens immobiliers, des actions et des parts, avec des fonds fournis par les Soviétiques pour alimenter les troubles syndicaux. « Il semble être un meilleur agent soviétique qu’homme d’affaires, car ses investissements ont complètement mal tourné ». Deux agents du « MWD » soviétique (le scénariste veut probablement faire allusion au MVD) vont bientôt arriver par avion à Nice pour enquêter. « Mes instructions sont de vous aider de toutes les manières possibles… et surtout, de faire parvenir l’information aux services de presse afin que tous les journaux de France publient l’histoire. […] Quand ceux-ci seront imprimés, avec l’histoire de ce qu’il aura perdu [contre vous] demain soir, nous parions que la police secrète va presque le découper en petits morceaux ».
Peu après, Valérie Mathis les rejoint et fait allusion à devoir retourner à l’hôtel « Carlton », ce qui, avec la mention de Nice (et la « promenade » mentionnée plus loin), semble indiquer que le Casino Royale est situé sur la Côte d’Azur plutôt que près de l’embouchure de la Somme indiquée dans le roman.
Bond et Mathis montent dans la chambre de ce dernier. Dans le téléfilm, Mathis ignore qu’un micro est dans la chambre de Bond et c’est ce dernier qui l’en informe. Dans le script, c’est l’inverse : Mathis révèle à Bond la présence du micro. La scène se joue donc assez différemment, Mathis révélant « il m’a demandé de me renseigner sur combien de capital vous disposez ».
Plus loin, on note que la scène où un homme de main vient menacer Leiter avec une arme pendant qu’il est au téléphone afin de lui soutirer l’argent n’existe pas dans le script.
Acte 2
La partie de baccarat débute comme dans le téléfilm : Bond se retrouve vite dans une mauvaise passe et reçoit un mystérieux apport d’argent (de Mathis, sera-t-il révélé plus tard). Comme dans le téléfilm, le chef de partie dit qu’il doit compter cet argent avant que la partie ne continue.
Ici les choses diffèrent. Dans le téléfilm, la partie reprend, puis Bond gagne, se voit menacer par un homme de main qui a une arme à feu déguisée sous la forme d’une canne, s’en débarrasse, puis s’inquiète de la disparition de Mathis. Dans le script, toutefois, l’ordre des événements est différent : d’abord l’homme à la canne, Bond s’en débarrasse en chutant en arrière, il constate la disparition de Mathis, la partie reprend, Bond gagne. Ainsi, dans cette version, Bond est face à un dilemme lorsque le chef de partie a fini de compter l’argent : reprendre la partie ou non, sachant que Mathis a disparu (et qu’il a reçu plus tôt, comme dans le téléfilm, un coup de fil disant que Mathis serait tuée s’il gagne).
Après la partie, la scène où Leiter menace un homme de main du Chiffre avec la canne n’est pas présente dans le script.
Bond retourne à sa chambre et il n’y a ni le coup de fil de Leiter ni du complice du Chiffre. Décidément, le rôle de Leiter est réduit dans le script par rapport au téléfilm. À la place, Bond téléphone à l’accueil de l’hôtel ; le réceptionniste lui apprend que Mathis vient justement d’arriver à l’hôtel. Bond demande au réceptionniste de dire à Mathis de le rejoindre dans sa chambre (de sorte que, contrairement au téléfilm, ce n’est pas une surprise lorsqu’elle l’y rejoint).
Les joies des retrouvailles sont de courte durée puisque Le Chiffre et ses hommes débarquent. Le Chiffre révèle alors que Mathis est une agente française, « agent 6-B42 ».
Acte 3
Le Chiffre a un dialogue quasiment paraphrasé du roman : « La partie de Peaux-Rouges est terminée, définitivement. Vous vous êtes retrouvé dans un jeu d’adultes et vous l’avez déjà trouvé douloureux. Vous n’êtes pas équipé, mon cher garçon, pour jouer à des jeux avec des adultes, et il était très stupide de la part de votre nourrice de New York de vous laisser venir ici ».
Bond est amené à la baignoire et, en plus d’une paire de pinces, Le Chiffre a également un marteau dans le script. Puisqu’il refuse de parler, Bond se prend un coup de marteau sur la rotule et se fait arracher des ongles de pied.
Bond demande au Chiffre ce qui lui fait croire que la police soviétique n’est déjà pas au courant de ses agissements. Le Chiffre répond penser qu’ils sont déjà au courant, mais il espère que les Russes passeront l’éponge s’il rend l’argent accompagné d’un petit profit, « ces 32 millions si gracieusement offerts par le Deuxième Bureau » lors de la partie de casino.
N’en pouvant plus de voir Bond se faire torturer, Mathis révèle à Le Chiffre la localisation du chèque. Bond entreprend de se libérer de ses liens grâce à l’étui de cigarette contenant une lame de rasoir que Le Chiffre a laissé derrière lui. Le script se termine alors de manière différente du téléfilm.
Alors qu’il n’a pas encore fini de se libérer, Le Chiffre et ses hommes qui ont trouvé le chèque retournent dans la salle de bain. « Tuez-les tous les deux », ordonne Le Chiffre. Soudain, les deux agents soviétiques du MWD qui devaient venir en France apparaissent dans la chambre et descendent les hommes de main du Chiffre. « Attendez ! J’ai l’argent, en intégralité ! Il est là ! Vous pouvez l’avoir ! Regardez… ».
Un des Soviétiques donne une gifle ou un coup de poing au Chiffre, qui s’effondre alors par terre. Les Russes s’apprêtent à tuer Bond et Mathis car « vous en savez tous les deux trop ». Bond, qui a fini de se libérer, attaque un des Russes avec la lame de rasoir mais est sur le point de se faire descendre lorsque Leiter, accompagné de gendarmes, débarque et ordonne aux Russes de poser leurs armes. Les Russes obéissent.
Le narrateur revient en voix off alors qu’un plan de caméra montre la salle de jeu du casino, avec dedans Bond accompagné de Mathis. Les dialogues nous apprennent qu’environ un an s’est écoulé. Le Chef de Partie dit qu’il est content de revoir Bond et mademoiselle Mathis. « Pas mademoiselle Mathis, madame Bond », corrige Bond (!) avant de se lancer dans une partie de baccarat et de se mettre à gagner.
L’aventure s’achève avec cette phrase de Bond : « Et vous voulez savoir quelque chose ? Cette fois, il s’agit de notre propre argent… ».
Retrouvez davantage d’analyses de scripts de films James Bond dans mon livre Scripting 007: Behind the writing of the James Bond movies.








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