Octopussy : Fleming, la pieuvre et la rascasse

Parmi les nouvelles écrites par Fleming, certaines parlent à peine de James Bond : Il y a Quantum of Solace (qui se concentre sur l’histoire amoureuse d’un gouverneur que rencontre 007), 007 à New York (davantage un portrait de la ville qu’une aventure de Bond), le Spécimen Rare de Hildebrandt (malgré la présence plus active de Bond, l’accent est plutôt mis sur le trio de personnage à bord du Wavekrest, et bien sûr Octopussy.

urlCette nouvelle revient aujourd’hui sur le devant de la scène puisqu’il semblerait que SPECTRE ait récupéré un de ses personnage : Hannes Oberhauser (vraisemblablement le père du personnage joué par Christoph Waltz). Ce n’est pas la première fois que cette courte histoire fournit une back story à un film de Bond puisque le personnage du Major Dexter Smythe au centre de Bons Baisers de la Jamaique (le titre français) resurgit dans le film Octopussy comme une aventure passée entre Bond et le père d’Octopussy.

Octopussy est pourtant un des écrits de Fleming le plus captivant. S’il ne parle pas beaucoup de Bond, l’histoire est sans doute plus révélatrice en ce qui concerne Ian Fleming lui même !

Que raconte Octopussy :

Bons baisers de la Jamaïque s’ouvre sur le Major Dexter Smythe en train d’apprivoiser une pieuvre, au large de sa villa en Jamaïque. Il réfléchit à la dangerosité de l’animal et décide qu’aujourd’hui, il prendra le risque d’attraper un poisson scorpion (ou rascasse en français) un poisson venimeux qu’il souhaite servir à la pieuvre. On apprend que sa décision est prise suite à la visite qu’il a reçu d’un certain Bond… James Bond.

Octopussy en BD : la découverte du corps d'Hannes Oberhauser va mener Bond à retrouver Dexter Smythe
Octopussy en BD : la découverte du corps d’Hannes Oberhauser va mener Bond à retrouver Dexter Smythe

En flashback, le Major Dexter Smythe raconte un peu sa vie oisive et auto-destructrice qu’il mène depuis quelques années sous les tropiques. La visite de l’agent secret le force à aborder son passé trouble qui a été à la source de sa richesse. Après un interrogatoire patient par l’espion britannique, Bond lui donne 10 minutes afin qu’il prenne la décision de révéler par lui même toute son histoire.

octopussy1968bigUn second flashback nous ramène donc à l’époque de la 2e guerre mondiale, quand le major était chargé, avec les équipes secrètes anglaise, de fouiller les repères allemands à la recherche d’information. Il tombe alors sur une carte au trésor révélant la localisation de deux lingots d’or de la Wehrmacht. En secret, il part avec un guide de montagne Hannes Oberhauser pour retrouver la cachette, et il exécute le guide.

De retour face à Bond, l’agent secret lui révèle qu’il connaissait Oberhauser qui avait été “comme un père” au moment de sa jeunesse, et concède à Dexter Smythe une semaine avant que les dénonciations de Bond ne l’amènent à être arrêté par la police. De retour à la plongée sous-marine du Major, le vieux meurtrier arrive finalement, au cours de sa dernière plongée, à tuer un poisson scorpion. La bête l’a cependant empoisonné, et alors qu’il tente de nourrir le poisson à la pieuvre, c’est l’agonisant Smythe qui succombera dans les tentacules de la pieuvre.

Une fable à la Fleming ?

On retrouve dans cette nouvelle un concentré de tout ce qui fait le talent de Fleming, notamment dans la construction du récit.

L’auteur reproduit en effet ce parfait équilibre entre la description de la vie de tous les jours, et le récit des intrigues d’espionnage. L’auteur accorde une importance à part égale à la vie de débauche mélancolique du Major et son souvenir de la guerre. Avec ses connaissances de la Jamaïque, Fleming arrive à nous accrocher par la description des récits sous-marins du Major et de la vie sociale de l’île. Et quand il aborde l’intrigue d’espionnage au cœur des Alpes autrichiennes, l’écrivain s’amuse comme à son habitude, à rendre terre à terre et sombre cette chasse au trésor, ce qui lui donne un parfum plus réaliste sans tomber dans l’excitation du thriller.

Quel est le plus important ? La pieuvre ou le lingot d'or ?
Quel est le plus important ? La pieuvre ou le lingot d’or ?

La question qui se pose est en fait la suivante : en donnant autant d’importance au moment présent se déroulant en Jamaïque, aux dépends de la quête des lingots d’or, Fleming n’essaie-t-il pas de raconter quelque chose de plus grand ? N’aurions nous pas affaire à quelque chose de plus subtil qu’au banal récit au passé à propos d’un détournement de lingot et d’un meurtre discret ? Et pourquoi nommer la nouvelle “Octopussy” quand la pieuvre en question n’a a priori qu’un rôle minime dans cette histoire de lingot d’or, et vient juste clôturer le roman ?

Le père de James Bond met en effet le lecteur face à face avec la vie terne du Major Smythe sous les tropiques. Pourtant, on ne peut s’empêcher d’être captivé par la description de la pieuvre et du poisson-scorpion, qui sous la plume de Fleming, deviennent des personnages plus importants et noirs que Bond ou Oberhauser.

Et si Octopussy était en fait une fable à la Fleming ? Sauf qu’à la place d’une morale cynique, l’auteur nous livrerait en fait le secret de son inspiration ? Déroulons donc la métaphore !

Le Major et l’écrivain

Dexter_Smythe
Dexter Smythe dans Octopussy

Impossible en effet de ne pas dresser la comparaison entre le Major Dexter Smythe et l’auteur qui a inventé James Bond. La nouvelle nous plonge en effet dans les pensées du major qui nous raconte sa vie de tous les jours : réfugié en Jamaïque pour échapper à la morosité de l’Angleterre, il a gagné une fortune facile, s’est marié un peu au hasard, et n’a d’autres vies que la routine dorée qu’il s’offre sous les tropiques : il ne goûte pas vraiment à la vie sociale des anglais aux Caraïbes, mais s’y joint par oisiveté, il fume de façon invétérée, boit bien plus qu’il ne devrait, se sait d’avance condamné par ses excès de tabac et d’alcool, et pourtant, cela ne l’empêche pas de faire de la plongée tous les jours et de connaître par cœur toutes les espèces du récif.

Cela ne rappellerait-il pas la vie de Fleming à la Jamaïque, où il a acheté Goldeneye pour échapper à la grisaille londonienne et écrire ses romans ?

Fleming se cacherait-il derrière Dexter Smythe
Fleming se cacherait-il derrière Dexter Smythe

Le personnage admet lui même que sa vie de débauche et d’alcoolique l’amènent à une profonde mélancolie, qui fait qu’il se réfugie entièrement dans l’apprivoisement des espèces sous-marines qui peuplent les fonds marins devant sa villa. Enfin, les flashbacks nous racontent une expérience de la guerre très proche de l’expérience de Fleming : associé aux services secrets et à la récupération des secrets sur les sites allemands (ce qui était plus ou moins le but fixé par la 30th Unit dont Fleming est à l’origine). S’il a gagné sa fortune lors de cette guerre, il ne peut pas vraiment en parler aujourd’hui.

Là encore, n’y a-t-il pas encore du Fleming dans la vie de Dexter Smythe ? Fleming était bien connu pour sa vie excessivement alcoolisée. Sa mélancolie le poussait hors de la haute société pour se réfugier dans le golf (un autre sport qu’il a en commun avec le personnage du major) et l’écriture des James Bond.

Si on accepte que le major Dexter Smythe n’est qu’un avatar de Ian Fleming, qu’allons nous découvrir dans cette petite histoire qu’il nous raconte sur les dangereux spécimen sous-marins rencontrés par le Major ?

Pieuvre contre Rascasse

Suite aux révélations de Bond, le Major sait qu’il sera prit et qu’il est d’ores et déjà condamné. Après que Bond l’ai laissé à son triste sort, il repars plonger à la recherche de la pieuvre et de la rascasse.

300x300Le major entretient une relation pas très saine avec la pieuvre. Alors qu’il la nourrit, on le voit parfaitement conscient de la dangerosité de l’animal : passive au fond de son trou, l’animal se laisse volontiers nourrir mais peut parfaitement attraper la main qui l’alimente pour l’attirer et l’étouffer définitivement au fond du récif. Le major poursuit pourtant cette relation avec la bête qu’il nomme affectueusement Pussy. Il l’a nourrit avec passion, mais pense depuis longtemps lui donner à manger un de ces poissons-scorpions dont les aiguilles sont mortelles, pour voir si le poulpe se laissera empoisonné par l’animal ou le rejettera.

La pieuvre est donc autant une passion qu’un exutoire pour le Major. N’ayant rien d’autre à faire de sa retraite dorée, elle est la seule occupation qu’il a : prenante mais à ma fois dangereuse. Appliqué à Fleming, le céphalopode pourrait tout simplement être vu comme la rédaction des James Bond pour l’écrivain : un passe temps qui lui demande toute son énergie. Un amusement qui réclame toute son attention et au final le fatigue et lui prend beaucoup de sa santé. C’est effectivement ce que représentait la retraite dorée de Fleming sous les tropiques : autant elle lui permettait de s’aérer de sa vie pas très saine londonienne, autant la rédaction des Bond lui prenait toute son attention.

Un poisson scorpion
Un poisson scorpion

Arrive enfin le poisson scorpion, ou rascasse en français : l’animal, sous la plume de Fleming, est un monstre. Il bénéficie d’un camouflage parfait, il est hideux, se dissimule au fond du récit mais est dangereux pour toutes les espèces avec sa bouche immense et ses épines mortellement empoisonnées. Le major sait qu’il hante le récif et a résolu de le tuer. Rien ne l’oblige à le faire, mais il s’est décidé à le vaincre et le servir en repas à sa pieuvre.

octoLa haine du major envers le poisson pourrait s’associer au ressentiment que Fleming a de la 2e guerre mondiale et des ennemis déclarés de l’Angleterre. Ses livres montrent bien qu’il ne porte pas l’Allemagne nazie ni les communistes dans son cœur. Son travail pendant la guerre consistait à combattre cet ennemi clairement identifié mais dissimulé au regard des services secrets. Le Major qui cherche coûte que coûte à nourrir le poisson mortel à sa pieuvre adorée, n’est-ce pas un peu Fleming qui cherche à insuffler son expérience sombre de la guerre à l’intérieur de ses romans ?

Dans la nouvelle, Smythe meurt trois fois : il se sait condamné dès le départ par son train de vie qui ne lui donne que quelques années à vivre. Le poisson-scorpion l’empoisonne au torse alors qu’il le harponne, le condamnant à l’agonie. Enfin, alors qu’il amène le poisson à la pieuvre, celle-ci sent le sang du Major, l’attrape et l’étouffe sous l’eau.

smyAu niveau du roman, la capture du poisson-scorpion dresse un parallèle bien évident avec la trouvaille des lingots d’or par Smythe : il a atteint le succès, mais le meurtre de Oberhauser le condamne dès le départ. La pieuvre aussi dangereuse que captivante se rapproche bien évidemment de la vie que mène Smythe : distrayante, mais beaucoup trop étouffante, ce qui lui coûte sa santé. Dans le livre, Smythe est condamné par ses crimes de guerre, mais il choisit au final de succomber plutôt à la pieuvre qui représente son train de vie passif et destructeur sous les tropiques.

Mais la métaphore pourrait tout aussi bien s’appliquer à Ian Fleming ! Il est mort de son rythme de vie associant tabac et alcool en trop grandes quantités. Son expérience de la guerre l’a sans doute marqué durablement, l’amenant à une lente agonie de l’ennui dans la société britannique. Écrire les romans et la célébrité qui ont suivi ont porté un dur coup à sa santé. Bien qu’il ait essayé de tuer Bond dans Bons Baisers de Russie, il a du continuer et continuer d’alimenter les aventures de Bond en histoires et en nouveaux ennemis sordides à combattre.

Octopussy_novelaAu final, Fleming n’est-il pas en train de nous raconter qu’il a été la victime de sa propre passion dans la rédaction des livres de Bond qu’il a alimenté à force d’histoires sombres, de déceptions et de débauche ?

A la fin de la nouvelle sur le major mélancolique, des pêcheurs mangent la pieuvre et la rascasse, livrent le corps à la police, et tout le monde conclu à la noyade. Nous, lecteurs, avons dévoré les livres de Fleming et avons conclu à la “noyade” de Fleming qui a succombé à son rythme de vie. Il n’aurait sans doute pas voulu qu’on en dise plus sur sa vie. Et pourtant, l’écriture des aventures de James Bond était bien plus qu’un simple passe temps pour Ian Fleming. Le processus d’écriture a du coûter plus cher qu’il ne parait au père de l’agent 007.

Qu’en pensez vous ?

Ytterbium

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Webmaster de Commander007.net Ne reculant devant aucun monologue, aucune traduction et aucun codage de site internet, l'Ytterbium ne vit que pour le plaisir de parler de Jamesbonderies... entre autres !

2 pensées sur “Octopussy : Fleming, la pieuvre et la rascasse

  • 8 mars 2015 à 11 h 45 min
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    Article très intéressant, quand tu l’a annoncé hier je me suis dit belle illustration mais pour pourquoi Octopussy (j’aurais plus imaginé AVTAK) ? Là je comprends, et je dois dire pour avoir relu la nouvelle il n’y a pas longtemps, avoir aussi pensé que Smythe était une sorte de Fleming. Ce sont de très beaux parallèles que tu nous proposes ici, je n’avais pas vu toutes les choses sous cet angle. La vie de Fleming apparait également avec le personnage de Oberhauser qui est inspiré de son ami Ernan Forbes Dennis (avec qui il avait partagé des activités en plein air à Kitzbu’ dans sa jeunesse). Une chose est sûre, je ne verrai le personnage de Smythe autrement maintenant, lors de mes prochaines lectures. 🙂

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  • Ytterbium
    8 mars 2015 à 13 h 29 min
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    Merci pour ce commentaire !

    L’ami Fleming était un très bon écrivain. Avec un peu de recul, c’est sûr que la métaphore entre la pieuvre et le poisson-scorpion, et la vie de Smythe et son passé était voulue par Fleming. C’est un bel exercice de style.

    Je ne suis pas sûr qu’il voulait absolument parler du processus d’écriture des James Bond, mais les ressemblance entre lui et la façon dont il décrit Smythe sont tellement frappantes qu’elles interpellent beaucoup.

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