Warhead #3 : un scénario voué à l’échec ?

Pour débuter 2015, CJB et Clément Feutry vous propose de découvrir des films qui n’ont jamais vu le jour et d’explorer les conflits autour d’Opération Tonnerre. Scripts, conflits juridiques, rivalités des producteurs, inspirations diverses… C’est tout le monde de Warhead !

Épisode 1 : Aux sources de Warhead…
Épisode 2 : Le script original de Warhead

Épisode 3 : Un script voué à l’échec ?

Warhead 12Le moins que l’on puisse dire du script de Warhead, c’est qu’il est pour le moins extravagant et assez spécial ! L’une des premières choses à remarquer, c’est le nombre de similitudes avec un autre film de James Bond, L’espion qui m’aimait, sorti un an plus tard. Le nom du personnage de Steinberg fait penser à Stromberg, l’Arkos est une sorte d’Atlantis, le détournement d’ogives nucléaires de sous-marins, et il y a Bomba l’homme de main super-fort, imposant et muet qui n’est pas sans rappeler ce bon vieux Requin.

C’est également en 1976 que Kevin McClory, après avoir appris plusieurs détails sur l’intrigue de L’Espion qui m’aimait, est allé en justice pour lancer une injonction visant à stopper la production du film. À cette occasion McClory prétend être le seul détenteur des droits sur le SPECTRE dans la mesure où l’idée de créer cette organisation a été développée lors du projet de Xanadu. Effectivement, en plus des similitudes avec Warhead, les premiers scripts de L’Espion qui m’aimait incluaient le SPECTRE et son leader Ernst Stavro Blofeld. McClory échoua à faire en sorte que L’Espion qui m’aimait ne sorte dans les salles obscures, mais Albert Broccoli, de peur que McClory se lance dans une longue et couteuse action en justice, demanda à ses scénariste de retirer toute trace du SPECTRE et de Blofeld du scénario.

Pour revenir à Warhead (ou plutôt « James Bond of the Secret Service » tel qu’il est encore intitulé à cette époque), l’une des premières choses que je me suis dites après avoir fini de lire le script, c’est que le film aurait été assez court (malgré ses 152 pages). Notamment parce que je n’ai pas trouvé qu’il y avait de lignes de dialogue en trop après la première partie du script, ici presque tout sert à faire avancer l’intrigue, ce qui a forcement des conséquences… Par exemple, les personnages sont relativement peu développés, leurs histoires ne sont pas vraiment expliquées et on a l’impression que certain d’entre eux, tel que Domino, sont un peu des bouche-trous. L’amitié entre Felix et Bond est un peu sous-exploité, Felix ne prend pas d’initiative et se contente de faire tout ce que Bond lui dit…

Au point de vue des Bond Girls, Domino est une vaste blague. Elle n’apparaît que très brièvement et est plutôt du genre à tomber directement dans les bras de notre héros qu’elle ne connaît que depuis quelques secondes. De plus, la raison pour laquelle elle veut tuer Largo n’est que vaguement évoqués, Domino sert surtout de demoiselle en détresse pour la fin du film. Bond passe d’ailleurs plus de scènes avec Justine Lovesit (membre du personnel de Shrublands) qu’avec Domino. Le script ressort aussi un personnage du passé, Fatima Blush, qui était tout à fait absente du roman de Fleming ; elle ressemble un peu à Fiona Volpe de l’adaptation d’EON. C’est finalement Fatima qui fait le plus office de Bond Girl ici, et bien qu’elle soit la méchante, on ne parviendra que très difficilement à la voir comme un danger pour James Bond.

Si beaucoup de personnages sont finalement sous-exploités, il y en a un qui est très sur-exploité : Q. Ce personnage tient une grande place dans le script, en fait je ne pense pas que Q a été autant sollicité dans un James Bond (excepté dans Permis de tuer). Dans ce film, c’est un vrai super-génie scientifique, il sait tout faire au point que cela en devient ridicule. Il va même jusqu’à se rendre sur le terrain et sauver la vie de James Bond, par deux fois ! Le summum du ridicule est atteint lorsqu’il sort d’absolument nulle part et désamorce la bombe, et si ce genre de scène est bien passée dans Goldfinger, il n’en va pas de même ici. Mais Q ne s’arrête pas là, après avoir désamorcé la bombe, il sort de son équipement des tas de gadgets dont on se demande comment il a réussi à les emporter avec lui. Si dans la première partie du film ses gadgets n’avaient rien de fantaisiste (combinaison de plongée, compteur Geiger, balise GPS), ici c’est tout autre chose, comme les skis nautiques qui se rétractent dans les bottes (j’ai du mal à voir comment cela fonctionne) et une espèce de ballon cerf-volant… Si j’arrive toutefois assez bien à imaginer Desmond Llewelyn dans le rôle, Q aurait été toutefois très probablement joué par quelqu’un d’autre.

Bien que l’on sente clairement une grande trace d’Opération Tonnerre dans le script, le film n’est pas du tout fidèle à ce dernier (ce qui n’était pas le cas du film d’EON). Le fait que l’on parte sur une « nouvelle » histoire n’est finalement pas si mal, et je dois bien avouer que j’ai dévoré le script avec plaisir. J’imagine que l’une des causes pour laquelle je l’ai autant appréciée, c’est qu’il m’a surpris ! Effectivement, on savoure les différences avec Opération Tonnerre : la clinique n’est plus le bâtiment de torture telle qu’elle l’était et Leiter s’y trouve, 007 va à New York, etc…

L’une des choses qui surprend assurément, c’est aussi certains éléments du script. Je me vois dans l’obligation de parler des moments sensibles et surréalistes de l’histoire qui n’est pas toujours logique. Eh bien étrangement, et je me suis surpris moi-même à penser ce que je vais vous dire, mais l’histoire des requins-robots n’est finalement pas si mal ! Certes le principe même est un peu n’importe quoi, mais c’est plutôt bien amené, et ce au fur et à mesure du script. Il y a des scènes d’explication grossières qui montrent comment ces bestioles fonctionnent (même si cela n’empêcherait pas un scientifique de s’arracher les cheveux), il y a deux différents types de requins (marteau, tigre) qui ont chacun un rôle différent dans le plan du SPECTRE (mais c’est dommage qu’ils n’ait pas pousser le principe avec d’autres types de requins qui auraient d’autres habilités). Par ailleurs, un sentiment d’une vraie menace émane de ces choses. Au final j’ai trouvé cela sympa, bien qu’un peu gros, et je me demande ce que cela aurait donné avec les effets spéciaux de l’époque (peut-être un truc pas terrible, mais il est cependant indiqué que les robots ont une carcasse en caoutchouc qui les fait ressembler à de vrais requins). Un autre élément qui surprend c’est la scène où Bond fait du ski nautique qui semble vraiment ridicule, surtout le final où il s’envole et tombe pile sur Largo (j’aurais tellement préféré que Q lui donne un jet-pack à la place…).

Le script essaye également d’inclure de l’humour ici et là, ce qui n’est pas désagréable. Étrangement beaucoup de ces répliques marchent. A l’opposé, ce film aurait été clairement plus violent que la normale : beaucoup de sang, de cris, des membres déchiquetés et même un type qui explose à cause de la pression sous-marine.

On ne peut pas dire que l’on s’ennuie dans Warhead, il n’y a pas vraiment de temps mort et il y a du suspense (bien que l’on puisse souvent voir les choses arriver). Il ne fait aucun doute que Kevin McClory avait l’intention de faire un film qui ferait que le public ne voudrait plus jamais revoir un 007 avec Roger Moore. Dès le début, grâce à la base du SPECTRE et au plan de Blofeld qui est aussi énorme qu’aberrant (ah, l’écologie), le script parvient à capturer l’attention du lecteur. Ce n’est que plus tard que Bond apparaît et il faudra attendre bien assez longtemps pour qu’il passe enfin à l’action (bien que ce ne soit pas gênant). De plus ce Bond n’a pas vraiment l’efficacité impitoyable de Sean Connery, ni l’esprit et le charme de Moore. Il n’a pas de moments héroïques, il ne tire pas un seul coup de feu et ne prend jamais vraiment le dessus sur SPECTRE. Les enjeux sont cependant énormes, il s’agit de la destruction du monde, bien que l’on ait du mal à comprendre les motivations du SPECTRE. La troisième partie du film redonne du punch au script, le repaire des méchants dans la statue de la Liberté, le lâché de requins, la recherche de l’ogive dans les égouts où se trouvent des requins, le combat contre Bomba (bien que la force du type soit impressionnante, j’ai tout de même trouvé le combat assez décevant) et l’assaut sur la statue… On peut également trouver dommage que la course contre le temps n’est pas omniprésente, c’est à peine si elle est mentionnée.

Nul doute que si cela avait été filmé, et de manière propre, il y aurait eu de quoi impressionner le spectateur, surtout à cette époque. Il y avait de quoi faire : un New York en état de panique et évacué (une des forces du film), des décors alléchants que l’on peut voir sur de rares croquis, le monde sous-marin (bien qu’il n’y ait très étonnamment aucune bataille sous-marine alors qu’il aurait été facile d’en placer dans le script), des requins-robots, les Bahamas, l’assaut final ; j’imagine qu’il aurait fallu un sacré budget pour tout cela n’empêche. Je pense aussi que le spectateur aurait également apprécié les quelques références à d’autres Bond tel que l’Aston Martin ou Bond et Domino recouverts d’or (quoi que pour cette dernière…). Et en résumé, je dois bien avouer avoir aimé ce script, et bien que de rares passages soient mal expliqués, il est très intéressant à découvrir et réserve bien des surprises…

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Warhead, version 1978

Warhead 1978 couverture

Comme je l’ai mentionné dans le précédent épisode, ce script est étrangement presque identique à celui de 1976. La première différence notable que l’on peut remarquer est que le titre n’est plus James Bond of the secret service mais bel et bien Warhead (enfin !). D’ailleurs, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’équivalent français du mot « Warhead » est « Ogive » (et pas « chef de guerre » ou un truc du genre).
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Sean Connery lors de repérages pour Warhead (1975).
Sean Connery lors de repérages pour Warhead (1975).

Plusieurs personnages et lieux ont été renommés : Bomba devient Ghengis et change au passage de nationalité, cet homme de main est désormais mongolien. L’Arkos est renommé en Aquapolis et la cellule de crise ne se situe plus dans le MetLife Building (Pan Am) mais dans les tours jumelles. Plusieurs scènes ont été raccourcies : c’est le cas de celle avec l’avion du secrétaire général des Nations unies où il n’est même plus indiqué qui se trouve dans l’avion ou dans l’Aquapolis. La scène où Bond fait du parachute à l’arrière du bateau de Petacchi a également été raccourcie tout comme la mort de Maslov (dans la version de 1976 il se débat et va même jusqu’à tuer, là il se fait directement tirer dessus). Si ces coupures sont dommage, il y en a une qui est assez appréciable : l’explication de l’échec de la première tentative du SPECTRE pour récupérer l’ogive du sous-marin (cette scène a carrément été supprimée). Il y aurait peut-être eu un ajout car la seconde page du script est seulement constituée des mots « séquence du pré-générique (à écrire) ».

Si tout ce j’ai écrit au-dessus peut être considéré comme des modifications mineures, il y en a cependant une majeure dans le script de 1978. Effectivement, il se trouve que le personnage de Largo a complètement été supprimé du script pour être remplacé par Blofeld lui-même ! En réalité les scénaristes se sont quasiment juste contentés de changer bêtement le nom du personnage, ce qui crée bien évidemment des situations cocasses. Du coup le Ernst Stavros (avec un « s » à la fin) Blofeld de Warhead est un futur champion de backgammon, il effectue des actions et prononce des phrases qui ne collent pas toujours à sa personnalité. Problème supplémentaire, la relation Bond-Blofeld ne marche pas tellement, c’est un véritable retour en arrière dans la saga vu que c’est censé être la première fois que les deux hommes se rencontrent, donc exit la haine de Bond contre l’homme qui a tué sa femme. Qui plus est, après une bataille complètement épique sur la statue de Liberté, Blofeld est tué par Domino d’une manière qui aurait sans doute déçu le fan de l’époque qui attendait justement la confrontation finale entre les deux hommes (bien que comme pour Largo, il n’y a pas de plan de caméra prévu pour montrer son corps sans vie).

Sean Connery, Len Deighton et Kevin McClory en 1978.
Sean Connery, Len Deighton et Kevin McClory en 1978.

Que cherchait McClory en tuant Blofeld ? À embêter EON ? Dans ce cas cela l’aurait sans doute aussi handicapé s’il envisageait d’autres James Bond après Warhead. Ou était-ce un argument commercial, du genre un Blofeld versus Bond ? Dans tous les cas cela n’aurait sûrement pas tellement embêté EON qui a fait mourir le personnage dans Rien que vous yeux, l’apparition d’un Blofeld non crédité dans ce film devait d’ailleurs être un genre de « Fuck you ! » de EON à Kevin McClory.

Si j’ai bien aimé le script de 1976, le constat est bien différent pour celui de 1978. En plus de ne pas corriger les faiblesses de l’ancien script, le remplacement de Largo par Blofeld plombe l’histoire.

Les autres scripts

Warhead 7

Au fur et à mesure que Kevin McClory a réitéré son intention de réaliser un film Warhead au cours des années qui ont suivi, il y a sans doute eu des tas de modifications ou de réécritures de ces scripts. Hélas, je n’ai pu trouver aucune information à propos de leurs contenus sur le web. Il est cependant probable qu’il y ait quelques réponses dans certains story-boards de Jamais plus jamais, comme dans ceux que j’ai posté au-dessus où l’on peut y voir quelques scènes absentes du film. Par ailleurs, un œil attentif remarquera quelques éléments inspirés des scripts de Warhead dans Jamais plus jamais…

Warhead 1

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Épisode 4 : Un projet qui n’en finit pas…

Sources :
The Battle for Bond de Robert Sellers / Club James Bond France / The watchers bondathon / Universal exports
Woutthielemans / Thinkmcflythink / Georgesjournal / Alternative007
Ianfleming.org / The scotsman / Google news / Gamesradar / 007travelers
Moviemuser / Cinetropolis / Wikipedia / FindLaw / Spywise
Paginas / MI6-HQ / Variety / Wikia / Eofftv

Clément Feutry

Clément Feutry

Fan passionné de l'univers littéraire, cinématographique et vidéoludique de notre agent secret préféré, Clément a traduit intégralement en français le roman The Killing Zone et vous amène vers d'autres aventures méconnues de James Bond...

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