Forever and a death : la critique du roman inspiré d’un scénario de Bond 18

Forever and a death : la critique du roman inspiré d’un scénario de Bond 18

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En 1995, la MGM/UA est en pleine production de GoldenEye. Jeff Kleeman, un des membres de la MGM/UA chargé de Bond, commence à réfléchir au potentiel film qui suivra GoldenEye : « Bond 18 ». Étant un grand fan de Donald E. Westlake, Kleeman se met à fantasmer sur ce qu’un Bond écrit par Westlake pourrait donner… Il contacte l’auteur et celui-ci s’avère être intéressé par l’écriture du film : Westlake écrira deux scénarios avant de quitter la production. Il recyclera son premier scénario bondien en un roman, Fall of the City, qui restera non publié jusqu’en juin dernier où il est sortie aux éditions Hard Case Crime, sous le titre de Forever and a Death.

La critique

Spoilers limités aux premiers chapitres

Richard Curtis est un magnat de la construction. Il y a quelques années il était encore installé à Hong Kong, mais il fut forcé de quitter la ville à cause du gouvernement chinois suite à la rétrocession en 1997. Curtis a beaucoup perdu dans l’histoire mais semble tout de même s’en sortir depuis qu’il a déménagé son entreprise à Singapour. Il a d’ailleurs récemment acheté une petite île inhabitée près de l’Australie où il compte construire un complexe de loisirs. Aujourd’hui il s’apprête à tester sur l’île une nouvelle méthode de déconstruction rapide mise au point par un de ses ingénieurs, George Manville. Cette méthode se résume à une sorte de Tsunami artificielle, le « soliton ». Toutefois l’activation du soliton subit des complications lorsqu’un groupe d’écologistes arrive sur place et qu’une de leur plongeuse est frappée par la vague. La femme est toujours vivante mais Curtis aimerait qu’elle trépasse afin de traîner plus facilement les écologistes en justice pour qu’ils n’interfèrent pas avec son grand projet secret : détruire Hong Kong avec le soliton pour se venger des Chinois et s’enrichir. Toutefois, le meurtre de la plongeuse n’est pas du goût de Manville qui va essayé de lui venir en aide et interférer dans les plans de Curtis. De l’Australie à Hong Kong en passant par Singapour, un jeu mortel du chat et la sourie va se lancer…

Soyons honnête, contrairement à beaucoup de personnes qui ont lu ce livre, je ne suis pas un fan de Westlake ; en fait c’est le premier roman qu’il a écrit que je lis. Ce qui m’a motivé à l’acheter ce sont plutôt les liens qu’il entretient avec Bond. Bien entendu, 007 n’est pas présent dans le roman (droits d’auteurs obligent), ici c’est George Manville qui est le « héros ». Je mets des guillemets car si la première partie du livre nous présente effectivement Manville comme le « héros », avec de bonnes scènes pour lui au début, il se retrouve vite noyé dans un ensemble d’autres personnages plus intéressants.

Westlake

En effet l’une des choses qui étonnent dans Forever and a Death c’est qu’il y a une multitude d’autres personnages sur lesquels l’auteur se concentre selon les chapitres. Le panel est large, cela va de la fille, à des policiers, à des écologistes, à un avocat, etc… Étrangement c’est souvent intéressant de lire leurs points de vue, ils sont tous crédibles. Mais du coup, George Manville disparaît du roman aux profits de ces personnages pendant de très longes périodes…

De ce que j’ai compris, Westlake écrit souvent des personnages qui sont des antihéros dans ses romans. Il n’est donc pas étonnant de constater que ce sont les personnages qui sont moralement douteux qui sont les plus intéressant de Forever and a Death. Le méchant, Richard Curtis, est sans doute le meilleur personnage du livre et domine de loin le récit (c’est le personnage principal). Curtis n’est pas le genre de gars qui veut réellement blesser des gens (même s’il est dit clairement dés les premiers chapitres qu’il veut raser Hong Kong), mais il se retrouve entre guillemets « forcé » de mettre son éthique de côté pour accomplir ce qu’il souhaite ou se sortir de situations compliquées. Et cet homme sait se sortir de telles situations, il sait aussi charmer les autres avec des mots.

Durant tout le roman je n’ai plus m’empêcher de m’imaginer l’acteur Colm Meaney (qui joue le rôle d’un constructeur véreux dans la série Hell on Wheels) pour Curtis. Westlake s’imaginait quant à lui l’acteur John Goodman pour l’équivalent de Curtis dans son premier scénario de Bond 18.

Au final, l’absence d’un « héros principal » qui fait avancer l’histoire à lui tout seul fait que l’on a beaucoup de mal à voir à quoi aurait plus ressembler le scénario de James Bond duquel ce roman est censé être inspiré. De plus nous ne sommes pas dans une aventure d’espionnage mais dans un thriller, il n’y a pas d’agent secret, Manville manque un peu de charisme et ne participe pas vraiment au final. D’un autre côté il n’y a que peu de scènes d’action et elles n’incluent pas de choses spectaculaires comme c’est la norme dans un 007. En fait si l’éditeur n’avait pas mentionné que ce roman avait de l’ADN d’un scénario de James Bond, vous ne l’auriez sans doute par remarqué durant votre lecture. Comme le précise Jeff Kleeman :

Forever and a Death ne doit pas être confondu avec une novélisation, qui est un roman qui ne s’éloigne pas de trop d’un scénario de film. Don’ a pris un endroit, un événement et un McGuffin et a créé une histoire entièrement nouvelle et des personnages autour d’eux. Ses scénarios et ce livre partagent la même germe d’inspiration, mais ils la prennent dans des directions complètement différentes. C’est un merveilleux exercice de voir comment la même idée centrale peut être imaginée de deux manières différentes.

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Toutefois quelques éléments m’ont rappelé 007 ; c’est notamment le cas d’un dîner avec le méchant dans ranch Australien totalement isolé de la civilisation, ceci est clairement un élément bondien. Le soliton et la présence d’une fille, Kim Baldur, qui oscille entre la demoiselle en détresse et la femme d’action, rappellent également Bond.

Alors est-ce que je regrette pour autant d’avoir acheté ce livre ? Non, le fait que je ne me sois pas vraiment sentie dans une aventure de James Bond n’enlève rien au fait que j’ai apprécié le roman. Bien sûr le livre est bien écrit, après tout si Westlake est un écrivain assez connu ce n’est pas pour rien. Je mettrais toutefois quelques petits bémols : les chapitres n’ont pas de noms et leurs tailles sont variables ; le chapitre final laisse un léger goût d’inachevé et l’intrigue avance peut-être un peu trop lentement à mon goût.

Et pourtant le roman a subi des coupures, le manuscrit de Fall of the City fait 610 pages alors que Forever and a Death n’en fait (que) 433 pages. Cela reste un roman épais, mais je ne pense pas qu’un éditeur devrait couper des passages d’un livre publié à titre posthume (et ce sans clairement le préciser), même si cela a peut-être amélioré le rythme du roman.

Je ne suis aussi pas fan du changement de titre qui fait trop cliché bondien à mon goût (ce qui était sans doute voulu), parmi les autres titres que Westlake avait imaginé on peut citer : Dragonsteeth ; Nobody Dies ; Never Look Back et On Borrowed Time.

Un des éléments intéressant du livre est l’épilogue signé Jeff Kleeman qui explique la participation de Donald Westlake à Bond 18. On y apprend diverses choses intéressantes comme comment il arrivé sur le projet, qu’est-ce qui a fait qu’il l’a finalement quitter ou encore quels sont les points communs entre Forever and a Death et ses deux scénarios bondiens. Toutefois il manque quelque chose qui me semblait pourtant indispensable : un résumé détaillé des deux scénarios de Westlake. C’est vraiment le seul point noir que je peux trouver à cet excellent épilogue.

Enfin saluons le fait que Hard Case Crime a eu l’intelligence de faire appel à Paul Mann, artiste qui réalise de magnifiques fan arts de Bond, pour la couverture. J’apprécie énormément ce type de couverture dessiné, qui rappellent les posters des premiers films de Bond, et trouve dommage que Ian Fleming Publications ne fasse pas de même… En revanche on se serait passé du « Et un seul homme peut le stopper » sur la couverture, le roman est à l’opposé de cela.

« Bond 18 » par Donald Westlake

Quelques spoilers sur Forever and a Death sont présent dans cette section.

Lorsque Westlake se voit proposer la possibilité d’écrire le prochain Bond, il commence a s’imaginer un méchant hacker qui seraient en lien avec financiers du Tiers-Monde et dont le plan serait de ruiner le système économique des pays « riches ». Le prégénérique devait s’ouvrir dans avec un Bond courant de nuit dans des bois de Transylvanie pour rejoindre un inquiétant château de style Dracula. Bond devait s’enfuir de celui-ci avec un ballon géant et rencontrer une fille qui s’avérait être en réalité sa nièce.

Jeff Kleeman informe alors Westlake que le Bond qui va bientôt sortir, GoldenEye, contient déjà un hacker qui veut voler la banque d’Angleterre. Westlake imagine alors un méchant nommé Hugo Goodbread qui aurait un satellite capable de détruire les récoltes agricoles de l’Ouest.

L’idée est écartée et Westlake se remet au travail en remarquant que l’année de sortie de Bond 18, 1997, coïncide avec la réctroccésion de Hong Kong à la Chine. Il écrit alors deux scénarios : un de 35 pages et un autre de 9 pages. Nous n’avons malheureusement pas plus lire ces scénarios, ce qui n’est pas le cas de Philip Poggiali qui a résumé ces derniers dans le numéro n°32 du magazine de MI6-HQ. Ce qui suit est donc un très bref résumé de ce qui est trouvable dans ce numéro de Mi6 Confidential :

Premier scénario (35 pages) :

C’est ce scénario qui a inspiré Forever and a death. Le méchant est un certain Gideon Goodbread, magnat de la construction, qui souhaite détruire Hong Kong avec le « soliton » après avoir volé ses banques pour se venger ainsi de la mort de ses parents : des missionnaires tués par les Chinois communistes. Le pré-générique s’ouvre sur l’« armée » de Gideon, nommé « the Children » (constituée de jeunes) qui effectue un sacrifice quelque part. (Comme le précise Kleeman, les gens derrière Bond voulaient cependant un pré-générique avec Bond dedans, ce qui n’était pas le cas de celui-ci). Nous retrouvons Bond au lit à Oxford avec une professeure (comme ce sera finalement le cas dans le film). Le MI6 donne à Bond pour mission de protéger la femme de Gideon Goodbread, Gloria ; l’oncle de cette dernière a promis au MI6 des plans en échange de sa protection. L’oncle finit par mourir et Bond rencontre Gideon à l’enterrement de celui-ci. Gideon l’invite à assister à une démonstration de déconstruction d’une de ses îles via le soliton, « shaken not stirred » commente Bond. L’activation du soliton subit des complications lorsqu’un groupe d’écologiste arrive sur place et qu’une de leur plongeuse (en réalité une agent sécrète Chinoise), Muffy Bhang, est frappée par la vague. Bhang est récupéré dans l’eau par Gideon et Bond est ensuite invité dans une propriété isolée en Australie. L’identité de Bond est découverte via ses empreintes et il est capturé avant d’être laissé ligoté en plein désert. Par la suite, Bond confronte Gideon au Vietnam puis finit par comprendre l’objectif de ce dernier. À Hong Kong Gideon est obligé d’avancer ses plans et inonde les tunnels, tuant plusieurs de ses « Children ». Bond le poursuivit mais Gideon est finalement tué par son propre fils alors qu’il essaye de s’enfuir en hélicoptère, ce dernier n’a pas supporté que son père trahisse les « Children ». Bond désamorce les bombes qui doivent activer le soliton et sort des tunnels avec Muffy Bhang.

Alors qu’est-ce que Forever and a Death et les scénarios bondien de Westlake ont en commun ? Comme le précise Jeff Kleeman dans l’épilogue du roman :

Dans les deux cas, le méchant est un homme d’affaires riche et puissant possédant une société de construction qui était située à Hong Kong. Il a créé un dispositif qui peut produire une onde de soliton destructive, qu’il a d’abord testé sur une île abritant des installations japonaises datant de la Seconde Guerre pour pouvoir la reconstruire en un complexe de loisir.

Il y a un bateau de groupe d’environnementalistes qui essaie d’arrêter le test et l’un de ses membres féminins plonge dans l’eau et est frappé par la vague avant d’être amené à bord du bateau du méchant.

Le méchant a une propriété dans une partie éloignée de l’Australie, où Bond et Manville sont traités comme invités et prisonniers. Dans le cadre de leur échappatoire, les deux se retrouvent sur le cadre métallique d’une porte de garage.

Le plan du méchant est de voler les banques de Hong Kong et de raser la ville comme un acte de vengeance (dans le scénario cela se déroule durant la rétrocession tandis que le livre ça déroule après celle-ci). Dans les deux cas Bond et Manville déterminent quel chantier de Hong Kong est utilisé, les travailleurs se barricadent de la police, ce qui entraîne une fusillade géante pendant qu’un sous-marin radio-contrôlé pour transporte l’or à travers des tunnels inondés.

Second scénario (9 pages) :

Avec Micheal G. Wilson, Westlake écrit un second scénario dans lequel le pré-générique retourne au château de Transylvanie (Bond se trouve alors dans un cercueil lors d’une procession funéraire). Le propriétaire du château dans lequel Bond a volé un détonateur d’une arme atomique est un certain Devlin Frey. Bond essaye de lui revendre le détonateur et rencontre Gloria, la femme de Frey. S’en suit plusieurs tentatives pour tuer Bond et 007 est finalement sauvé par une agent sécrète nommé Jingjing Bhang. Celle-ci l’amène à un ancien site de test d’armes nucléaires dans des scènes inspirées du script de GoldenEye de Micheal France (qui furent reprises dans Le monde ne suffit pas). La fin du script se déroule à Hong Kong où Frey essaye de voler la réserve d’or britannique avant la rétrocession avec une foreuse et faire disparaître la ville via un dispositif nucléaire.

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Plus d’infos sur les scénarios de Westlake dans le n° 32 de MI6 Confidential

La fin de la route

 

L’idée de faire un film impliquant la rétrocession de Hong Kong qui semblait au début bonne à MGM/UA s’est transformée en un problème. Soudain les gens derrière Bond ne voulaient plus d’un scénario impliquant la rétrocession car rien ne garantissait que celle-ci se passe pacifiquement et ils pensaient que ce serait une mauvaise chose si le film faisait écho à une éventuelle future tragédie. MGM/UA ne voulait plus voir Bond nulle part autour de Hong Kong en 1997 (de plus le marché chinois pour la distribution des films de James Bond pouvait se révéler lucratif). Et comme l’a expliqué Donald Westlake au journaliste Philippe Lombard :

Je leur ai proposé l’idée d’un type qui projette d’affamer la population mondiale à l’aide d’un satellite, lequel détruirait toutes les récoltes terrestres. Les producteurs m’ont fait venir à Londres et je les ai rencontrés avec Pierce Brosnan. Ils étaient tous très gentils mais ils m’ont dit que l’idée n’était pas bonne et qu’elle coûtait trop cher. Ils voulaient sortir le film au printemps ou à l’été 97 et m’ont demandé de plancher sur un sujet autour de Hong Kong, qui doit être rétrocédée à la Chine en juillet 97. Je me suis donc renseigné sur cette ville. Une grande partie de Hong Kong est construite sur un terrain gagné sur la mer. Sous terre, il y a de grands tunnels qui transportent de l’eau salée servant aux systèmes d’air conditionné. Si on creuse un petit tunnel qui fait communiquer les grands entre eux, qu’on le remplit d’eau et qu’on y fait sauter une petite charge de dynamite, ça crée une énorme vague capable de détruire la ville entière. Sur cette idée, les producteurs me donnent leur accord, je travaille au scénario pendant le printemps 95 et je les revois en octobre 95. Ils en étaient à se demander si l’histoire des tunnels et du raz de marée était facile à comprendre. Ils m’ont alors demandé de retravailler sur une idée dont ils ne voulaient absolument pas entendre parler au début : une bombe atomique. J’ai dit non. On s’est séparé.

Après cela, Westlake s’est mis à écrire Fall of the City vers 1998 mais n’a pas trouvé d’éditeur. Ces derniers, comme sa femme, pensaient que le manuscrit n’était pas assez bon et ultimement Westlake a arrêté de vouloir le publier. Forever And a Death est sortie le 13 juin dernier et a reçu de nombreuses bonnes critiques sur internet. Aucune traduction française n’est prévue.

About the author

Clément Feutry
Fan passionné de l'univers littéraire, cinématographique et vidéoludique de notre agent secret préféré, Clément a traduit intégralement en français le roman The Killing Zone et vous amène vers d'autres aventures méconnues de James Bond...

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