[Chronique] Octopussy – Le dernier des Bond

Octopussy faisait partie des James Bond que j’avais enregistré sur cassette vidéo, entre Tuer n’est pas jouer et Rien que pour vos Yeux. Il en manquait les 5 premières minutes, et la bande a vite été frisée. Et pour cause, c’était un des Bond que je regardais facilement. Étant jeune fan de James Bond, Octopussy était sans doute le plus drôle, avec ses scènes d’action exotiques, ses calembours toutes les cinq minutes, ses méchants plus amusants qu’effrayants, son cirque d’animaux et sa bande son colorée. À coté des gags, c’est également un des James Bond dont j’ai mis le plus de temps à comprendre l’intrigue : pourquoi l’Allemagne était divisée ? Pourquoi une explosion chez les américains amènerait à une invasion russe ? Pour qui travaille Magda ? Quelle est cette histoire d’œufs Fabergé et pourquoi Kamal Khan veut-il le récupérer pour Octopussy alors que c’est à Orlof qu’il le donne ?

À l’occasion du 30e anniversaire de cette treizième aventure de l’agent secret, j’essaie de comprendre comment une aventure à si grand budget, directement mise en concurrence avec Jamais plus Jamais, a réussi à s’imposer à mi-chemin entre un épisode de “Tintin en Inde” et un film d’espionnage complexe au cœur de la guerre froide.

Octopussy joue en effet sur bien des tableaux. Après des aventures simplistes entre les Diamants sont éternels et Moonraker, et après un Bond sagement terre à terre avec Rien que pour vos yeux, on sent qu’Octopussy éprouve le besoin de s’envoler : multiplier les cascades ébouriffantes, repeindre entièrement l’univers de James Bond de couleurs les plus exotiques possibles, inonder la salle de James Bond Girls et faire en sorte de faire sourire le spectateur à chaque seconde avec une blague complice. On sent bien que la concurrence était proche et que Moore se faisait vieux. Il était donc temps de rappeler au public que Bond n’était pas près de renoncer à ses feux d’artifices, à ses gadgets si amusants, à sa désinvolture toute en ironie ou à ses voyages qui font que prendre un ticket pour James Bond, c’était prendre un ticket pour les plages de l’autre bout du monde.

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Tout cela, c’est le cocktail bondien traditionnel qui après l’accalmie de Rien que pour vos Yeux, et convoqué de nouveau sans modération. Tous les ingrédients du thriller international bondien, tels qu’ils avaient été parfaitement déclinés dans Opération Tonnerre sont ici présents. Mais au lieu d’être sagement répétés, tout semble boursouflé et poussé à l’extrême dans la caractérisation : Kamal Khan en méchant snob est tellement sympathique qu’on se demande si c’est bien l’effrayant Largo qui a posé les bases de ce type de personnage. L’infiltration à base de moustache cubaine se transforme en show aérien extraordinaire, et la bataille finale se veut tellement exotique qu’elle ressemble plus à la parade d’un cirque des mille et une nuits (avec tigres, montgolfières, trapézistes et cordes magiques) qu’à un affrontement poussant les personnages dans leurs limites. Quant au laboratoire de Q, on recherche tellement l’ingéniosité que l’on est moins dans un hangar à gadgets que dans un magasin de farces et attrapes.

Octopussy, dans son exagération continue et ses stéréotypes sans tension est sans doute le bond le plus cartoonesque de la période Moore, voire de la saga.

Et pourtant… pourtant cette exagération qui dépasse les limites du raisonnable et envoie l’univers de Bond complètement en l’air arrive à se stabiliser sans aucun soucis. Pour reprendre l’image du cirque : on dirait que le grossier numéro de l’homme canon arrive à se transformer en un étonnant numéro de trapèze.

En effet, en même temps que les agents secrets se déguisent en clown, une chasse à l’homme haletante se déroule sous nos yeux. Alors que 007 est en pleine promenade dans un zoo indien, on se rend compte qu’on est tout d’un coup au milieu des chasses du Comte Zaroff, et que la situation de Bond est tout sauf sereine. En même temps que Magda nous fait le coup du sèche-cheveux qui brouille le gadget de Bond, on assiste à d’obscures trafics de joaillerie impliquant un traître russe. Malgré des filles en maillot de bain dans tous les coins de l’écran, et les costumes plus colorés que le Technicolor, le personnage de Magda offre une scène de séduction inégalée depuis Bons Baisers de Russie et OHMSS. Enfin, si Octopussy est une Bond Girl typique, elle nous raconte l’histoire de son père tirée directement d’une nouvelle de Fleming.

Résultat ? Le film culmine derrière le rideau de fer où Bond fait le clown devant une bombe qui risque d’exploser, et où il garde un sans froid imperturbable devant Orlof, alors qu’il est sur le point de se déguiser en gorille. Malgré un Roger Moore visiblement fatigué du rôle, qui tente de rester sur le modèle léger et décontracté qu’il a toujours adopté, on se rend compte qu’autour de lui, on a de réels rapports qui se nouent entre les personnages (Octopussy et Kamal Khan, Gogol et Orlof), de vrais intrigues d’espionnage (Bond poursuivant un train secrètement atomique alors que les russes poursuivent leurs traîtres), et des scènes d’actions vraiment de haut vol (sur le toit du train et au sommet de l’avion).

Par bien des moments, le film est ridicule et Roger Moore est tellement détaché de l’intrigue qu’on se demande comment le film peut sérieusement continuer. Et il continue pourtant, dans la meilleure des traditions bondiennes. Alors qu’il a dépassé les limites de l’entendement, Octopussy alterne avec une rapidité déconcertante les registres sérieux et graves avec l’humour le plus superficiel. Le tout, si l’on pardonne ces moments exagérés, laisse toujours cette même impression d’avoir regardé un épisode de Tintin à la sauce Indiana Jones. Mais on a en même temps l’impression d’avoir vu un film d’espionnage-action de haut vol. Ce n’est ni un film réussi, ni un film foncièrement raté. C’est un tour de force autour d’un James Bond visiblement casse-gueule.

S’il faut créditer quelqu’un pour la réussite du film, ce n’est sans doute pas John Glen dont la mise en scène est toujours très simple, ni les acteurs qui ont l’air de s’ennuyer un peu dans le luxe des décors. Il y a tout d’abord les scénaristes, qui malgré les différents scénarios ont réussi à faire une histoire qui se tient très bien, puis les cascadeurs qui maintiennent le niveau des scènes d’actions. Il y a surtout au premier plan John Barry : il n’est plus à son premier Bond, mais il y investit toujours un sérieux prodigieux dans la composition des orchestrations. Très exotique, sa musique arrive tout de même à créer un environnement sonore unique au film qui s’adapte aussi bien aux scènes de dialogues, qu’aux passages muets d’infiltration, ou aux batailles de haut vol. Plus le film est chaotique, plus on sent que la musique de John Barry fait tenir le tout de façon parfaite, et arrive même à redonner de la tension à des scènes d’action pourtant sans surprises.

Cliquez ici pour entendre une compilation des nombreux thèmes du film.

Octopussy est à mes yeux le dernier Bond qui a pu se permettre une telle désinvolture dans l’enchaînement du film. Dangereusement Vôtre qui suit en 1985 s’essouffle énormément en cherchant son rythme. À partir de Tuer n’est pas jouer, Bond se devra de convaincre et de conserver une rigueur réaliste. Quand le tour de Pierce Brosnan arrive, le challenge des films de James Bond est tout autre et se concentre sur l’actualisation d’un super-espion dans l’après guerre froide.

On sent déjà dans Octopussy une certaine recherche de faire de James Bond un aventurier toujours international et décontracté, mais qui évolue dans un environnement politique plus tendu et plus sérieux (trafic de bijoux, mafia d’Octopussy, manigance de guerre froide et assassinats brutaux). Mine de rien, ce James Bond arrive, pour une dernière fois, à faire comme si de rien n’était et rejoue devant nous le cocktail inlassable d’Opération Tonnerre, à base d’action de haut vol et de galeries exotiques impliquant gadgets, belles femmes et décors magnifiques.

Il y a 30 ans de cela, James Bond was All Time High !

Ytterbium

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