Ian Fleming et Georges Simenon discutent de Maigret et Bond

Ian Fleming et Georges Simenon discutent de Maigret et Bond

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Vers 1963, Ian Fleming se rend en Suisse pour interviewer Georges Simenon, auteur de plus de 200 livres dont beaucoup sont consacrés au personnage qu’il a créé, l’inspecteur Jules Maigret. Il arrive au Château d’Echandens (la résidence de Simenon) dans sa Studebaker Avanti noire (un bolide que Simenon a examiné sous toutes les coutures durant le séjour de l’auteur si l’on en croit les témoignages). Il s’agira de leur seule et unique rencontre, celle-ci fut arrangée par Gordon Young. Denise, la femme de Simenon, participe aussi à l’échange.

Fleming publiera son interview de Simenon dans le Sunday Times. Celle-ci sera republiée sous le titre de The World of James Bond and Inspector Maigret dans le magazine Harper’s Bazaar en 1964 et est trouvable en ligne à le site Trussel.com, dédié à Maigret.

FLEMING : J’ai lu vos premiers livres en allant à Moscou en 1939. Je me suis arrêté à Amsterdam ou La Haye et sur le kiosque il y avait une collection complète de vos livres avec ces très bonnes couvertures que vous aviez à l’époque, ces couvertures graphiques. J’en ai acheté trois ou quatre pour mon trajet vers Moscou et je les ai absolument adorés. Et je pense, bien sûr, que s’il n’y avait pas eu ces couvertures, il se serait passé des années avant que j’achète un de vos livres. Je pense que les couvertures sont très importantes pour les livres… mais les éditeurs ne semblent penser autrement.

SIMENON : Oh, oui, maintenant ils s’intéressent beaucoup à elles, surtout en Amérique. Ils étudient la couverture pendant des semaines, parfois ils en essayent cinq, six ou sept.

FLEMING : Est-ce qu’ils vous donnent l’occasion de commenter les couvertures prévues pour vos livres ?

SIMENON : Ils m’en donnent l’opportunité mais je ne m’embête pas avec cela. Je ne me soucie jamais d’un livre une fois qu’il est terminé.

FLEMING : Vraiment ? Vous ne vous souciez pas de la façon dont il apparaît et comment il est imprimé ?

SIMENON : Pas du tout.

FLEMING : Oh, c’est vraiment quelque chose qui me tient à cœur.

SIMENON : Dès qu’un livre sort de cette pièce, je ne m’en préoccupe plus.

FLEMING : Qu’en est-il de la phase de correction ? Je veux dire, qui vous corrige ? Est-ce que votre éditeur corrige puis vous envoie les corrections et suggère des choses ?

SIMENON : Non.

FLEMING : Personne ne le fait ?

SIMENON : Non.

FLEMING : Je trouve que je fais des erreurs stupides et qu’ils me les corrigent.

SIMENON : Mon éditeur n’a pas le droit de modifier une virgule, pas même de suggérer de modifier une virgule.

FLEMING : Très intéressant. Mais je trouve que je continue à avoir de mauvaises habitudes : j’ai un mot que j’utilise trop souvent. En ce moment je suis dans une terrible période où j’utilise le mot « juste ». « Il était juste à cinq miles »… « Il allait juste sauter dans sa voiture » ; je continue à écrire ce fichu mot.

SIMENON : J’ai exactement le même problème ; mais le mot change pour chaque roman. Dans un livre j’utiliserai toujours le mot « mais » mais dans un autre toujours « peut-être », alors il me faut trois jours pour enlever tous ces « peut-être ».

FLEMING : Eh bien je fais la plupart des corrections moi-même, mais je trouve encore… vous voyez, j’ai un très bon éditeur qui me lit, William Plomer, qui est un grand poète et un homme extrêmement sympa, et il m’a dit il y a quelque temps que je ne n’utilisais jamais de point d’exclamation. C’est resté coincé dans mon esprit, et donc dans mon dernier livre j’en ai répandu comme du poivre. Et mes éditeurs les ont, assez stupidement, laissé dans le texte. Puis je me suis pris une critique féroce du The New York Times qui disait non seulement que Ian Fleming est un écrivain très inférieur, mais qu’il avait aussi l’habitude des petites filles de mettre des points d’exclamation partout. Je pense qu’un peu d’aide de la part d’un bon lecteur est vraiment utile. Combien de personnes lisent vos manuscrits ?

SIMENON : Ma femme lit le manuscrit tous les jours, mais elle ne corrige rien et ne m’en parle pas.

FLEMING : Eh bien ma femme lit rarement mes livres, même lorsque je les ai finis.

SIMENON : Ma femme lit les pages tous les jours, puis ne les lit plus jamais.

MME. SIMENON : Eh bien, je regarde habituellement les premiers tirages quand ils reviennent.

FLEMING : C’est ce que je veux dire. Qui corrige cela ?

MME. SIMENON: Eh bien, je m’en occupe un peu.

FLEMING : Vous obtenez le manuscrit, puis un premier tirage, puis le tirage définitif ?

SIMENON : Mais je ne donne même pas mes manuscrits. Après que je les aie corrigés, au lieu de les taper à nouveau, ils sont photocopiés, et c’est cela qui va à l’éditeur. Donc les manuscrits ne quittent jamais cette maison. Je préfère quelques petites erreurs à une exactitude trop froide.

FLEMING : Bien, vous écrivez dans un français merveilleux. Je lis vos livres toujours en français quand je le peux. Vous avez l’un des plus beaux styles que je connaisse. [Fleming dit avoir lu environ 50 livres de Simenon].

SIMENON : Certains critiques français ont déclaré que je n’avais pas de style du tout ! Et ils ont presque raison, parce que ce que j’essaye de faire depuis quarante ans maintenant, c’est d’éviter tout ce qui ressemble à de la littérature.

FLEMING : Ne pas être trop littéraire ? Je suis d’accord.

SIMENON : Oui. Pour rester aussi simple que possible.

FLEMING : Eh bien, vous avez toujours été comme ça. Je pense que, d’ici cent ans, vous serez l’un des grands auteurs français considérés comme classiques. Je l’ai toujours dit. Vous serez le Balzac de…

SIMENON : Pour vous dire la vérité je m’en fiche, parce que je ne serai plus là.

FLEMING : Bien sûr, vous avez écrit des romans, vous voyez. En fait tous vos livres sont des romans de suspense, alors que j’écris une chose tout à fait différente qui est le thriller, un truc d’action et pas de psychologie, sauf que le méchant a parfois besoin de psychologie pour expliquer pourquoi il est un méchant. Mais je n’essaie jamais d’examiner mes personnages en profondeur, alors que tous vos livres le font.

SIMENON : Je sais ce que vous écrivez, mais pour vous dire la vérité, je ne vous ait jamais lu pour une raison : à l’âge de vingt-cinq ans, j’ai décidé de ne plus jamais lire de romans. Et je m’y suis tenu. Je connais vos livres de par les critiques, et c’est pourquoi je vous connais très bien.

FLEMING : Avez-vous déjà écrit sur la Suisse ?

SIMENON : Non. J’écris que très rarement sur un pays dans lequel je vis. Je préfère écrire sur des endroits éloignés, pour avoir un peu de recul… Si vous vous trouvez à Trafalgar Square ou aux Champs-Élysées et que vous essayez de décrire l’endroit en une dizaine de mots… C’est impossible, parce que vous voyez trop de détails, vous aurez trois pages au lieu de cent mots. Mais si vous êtes en Tanganyika en train de rêver d’un verre de bière et Trafalgar Square, vous aurez deux phrases qui racontent l’essentiel.

FLEMING : Tout à fait vrai. J’écris tous mes livres en Jamaïque. Je ne peux pas vraiment écrire ailleurs, parce qu’il y a un vide là-bas et je peux seulement écrire dans le vide.

SIMENON : Ici nous coupons toute connexion avec la vie autour de nous quand je suis en train d’écrire un roman. Personne ne vient ici, pas même les proches, et je ne vais pas en ville ou au village. Je me promène dans le jardin, je compte mes pas, et je sais combien de kilomètres j’ai fait par un jour juste pour avoir de l’air frais.

YOUNG : Combien de temps cela dure-t-il ? Combien de temps vous vous imposez cela ?

SIMENON : Cela dépend de la longueur du roman et de l’écriture d’un livre au rythme d’un chapitre par jour, ou pour le dernier – un jour de l’écriture à la main et le lendemain de l’écriture à la machine à écrire, de sorte que cela prend deux fois plus de temps. Environ 22 à 24 jours. Ensuite, la révision prend de trois jours à une semaine. Je déteste faire la relecture d’un livre.

FLEMING : Cela ne me dérange pas de réviser parce que j’ai l’impression que le livre est terminé. J’ai fait mon travail et je peux alors jouer avec.

SIMENON : Quand je lis à nouveau mon livre, il me semble si dégoûtant. Je me dis : « mais ce n’est pas du tout intéressant, personne ne le lira, c’est tellement plat, terne et peu concluant ». Je déteste ce travail.

FLEMING : Eh bien, j’écris directement sur la machine à écrire et je ne regarde jamais en arrière jusqu’à ce que j’arrive au bas de la page ; sinon je serais tellement horrifié par les balivernes que j’écris que je ne pourrais jamais avancer. Je perdrais le rythme si je commençais à corriger ce que j’ai écrit la veille.

SIMENON : Je comprends. Je ne le fais jamais avant la fin du livre. C’est pourquoi j’aime la machine à écrire, parce que vous ne regardez pas en arrière, vous maintenez votre rythme. Vous avez parlé de style il y a quelque temps. Je considère le rythme comme la définition du style, et le style vient du rythme, comme dans la musique ou la peinture. Et si vous écrivez et continuez à revenir en arrière, vous perdez le rythme.

FLEMING : Vous perdez le rythme. Je pense que le rythme est très important. Je pense que dans les livres où il y a une sorte de mystère, les gens veulent continuer.

SIMENON : Oui, c’est encore plus important dans les livres que vous écrivez que dans les miens.

FLEMING : Mais alors, ne pensez-vous pas que cela fatiguerait les lecteurs si Maigret, par exemple, à la fin d’un livre devait rassembler tous les suspects et les examiner en donnant au lecteur une chance de deviner qui est le méchant ? Vous ne devez pas être très prudent pour ne pas accélérer les choses ?

SIMENON : Je m’en fiche totalement. Dans la plupart des histoires de Maigret, je pense que les gens savent après dix ou vingt pages qui est le tueur ou quoi que soit le méchant. Je n’aime pas avoir quatre ou cinq suspects et je choisir entre eux. Pensez-vous que le lecteur d’aujourd’hui essaye encore de deviner ? Je ne pense pas.

FLEMING : Non, c’est très démodé.

SIMENON : Donc, vous devez leur donner autre chose que juste une devinette. Même mes enfants devinent maintenant tout après cinq ou six minutes.

YOUNG : En tant que lecteur ordinaire, j’ai toujours voulu savoir cela : dans quelle mesure vos expériences personnelles se retrouvent-elles dans vos écrits ?

FLEMING : Eh bien, de mon point de vue, elles ne s’y retrouvent pratiquement pas, sauf pour le pouvoir d’observation. J’invente les complots les plus désastreux, très souvent ils sont basés sur des choses que j’ai lues dans les journaux. Et les gens disent : « Oh, c’est d’une absurdité » ; et puis les Russes viennent en Allemagne et tirent sur des gens avec des pistolets au cyanure de potassium. Je constate constamment que les choses que j’ai lues dans un magazine obscur ou quelque part se réalisent toujours dans la vie réelle.

SIMENON : Je n’ai jamais transcrit une expérience personnelle précise dans un livre, mais tout est une expérience pour un auteur, chaque minute de sa vie. Donc, je n’écrirais pas les mêmes livres si je ne menais une vie différente. Mais je n’utilise jamais consciemment quelque chose ou quelqu’un que je connaisse.

FLEMING : Prenez-vous quelques notes, disons un bon nom si vous voyez en voyez un au-dessus d’un magasin ?

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SIMENON : Non, je ne le fais jamais. Jusqu’à l’année dernière, j’utilisais des annuaires téléphoniques. J’ai 180 ou 200 annuaires du monde entier. Puis j’ai eu des problèmes avec cela. Donc j’utilise maintenant le Littré [dictionnaire français]. C’est merveilleux. Vous voyez, presque tous les noms de français proviennent d’une profession – Boulanger, Maréchal et ainsi de suite. Donc si vous choisissez un de ces noms et que quelqu’un a le même, il ne peut rien dire. [Simenon tire de son bureau un dossier de quatre feuilles recouvertes de colonnes de noms] Regardez, c’est juste pour un roman. Je fais cette liste et puis je choisis mes noms. J’en utilise peut-être seulement dix.

YOUNG (à Fleming) : D’où tirez-vous les noms de vos personnages ?

FLEMING : Eh bien, beaucoup en me baladant à voiture : si je passe dans une rue de village n’importe où à l’étranger et que je vois un bon nom sur l’extérieur d’un magasin…

SIMENON : C’était la façon de Balzac. Tous ses noms proviennent de magasins.

FLEMING : J’ai trouvé en Suisse allemande en particulier de très bons noms de méchants. J’en ait vu un qui est merveilleux mais je ne peux pas l’utiliser. Malheureusement c’est le nom d’un constructeur très respectable. C’est de plus en plus difficile de trouver des méchants.

SIMENON : Ah oui. En Amérique, il n’y a plus que les Cubains de disponibles maintenant. Même les Chinois vous ne pouvez pas y toucher !

FLEMING : Bien sûr, vous n’avez pas de méchants comme les miens. Mes méchants sont si noirs et, comme vous le savez, les gens ne sont pas vraiment comme ça. Je les fais comme ça. Je leur donne généralement une moustache parce que je n’aime pas les gens avec des moustaches. Mais je trouve de plus en plus difficile de trouver de bons méchants. J’ai merveilleusement utilisé les Russes pour quatre ou cinq livres ; mais maintenant, vous voyez, je pense que nous devrions faire la paix avec eux, alors j’ai dû cesser de les taquiner. J’ai dû inventer une organisation internationale.

YOUNG : la dernière fois que j’ai vu madame Simenon, nous parlions de femmes et elle a dit : « Oh, bien, si M. Fleming a eu autant d’expérience des femmes que mon mari, je suis sûr qu’il sera capable de très bien parler sur ce sujet ».

SIMENON (éclatant de rire) : Oh bien, vous connaissez tous mes secrets, n’est-ce pas ?

YOUNG : Donc, peut-être pouvons-nous vous demander dans quelle mesure la vie que vous avez menée avec elles se retrouve dans vos écrits.

FLEMING : Eh bien, monsieur Simenon a soixante ans et j’en ai seulement cinquante-cinq, donc il a l’avantage de cinq ans !

MME. SIMENON : Cela dépend un peu de l’âge auquel vous avez commencé !

FLEMING : Oui. Je me souviens d’avoir tenté de séduire ma gouvernante une fois, mais j’ai échoué. Non, je pense que mes héroïnes sont complètement imaginaires, au lieu de les rendre trop belles, j’essaie de leur donner une petite particularité : un léger boitement ou quelque chose de ce genre pour les rendre un peu plus vrais, parce que les filles ne sont jamais parfaites. Elles ont toujours un petit quelque chose, alors j’essaie de leur donner. C’est, je l’avoue, enclin à être exagéré.

SIMENON : Et les gens sont rarement amoureux des très belles femmes. Une belle femme est quelque chose à mettre dans un théâtre ou un film, mais vous n’aimeriez pas les avoir dans votre salon ou votre lit.

FLEMING : J’ai parlé de cela à un oculiste et il a dit exactement la même chose. Je lui ai demandé s’il avait déjà vu des yeux parfaits. Et il a dit oui, une fois, sur une femme, et il a dit qu’ils étaient terriblement ternes. Il a dit que c’était tout à fait extraordinaire : ils avaient l’air froid et sans vie, et pourtant c’était vraiment des yeux jolis et parfaits.

SIMENON : Ce que nous considérons comme beau chez une femme c’est cette petite différence ! Donc, plus il y a de différences, plus elles ont de chances d’attraper un homme. C’est pareil avec les yeux : une petite différence peut être attrayante.

MME. SIMENON : Oui, on appelle cela en français une coquetterie dans l’œil. Cela signifie des yeux qui ne sont pas croisés mais juste un peu non alignés. Ma fille a ça et cela donne tant de vie à ses yeux.

FLEMING : Très bien. Bien sûr, cela s’applique particulièrement aux dents. Je ne comprends pas ce que font les cinéastes. Ils trouvent une fille et la première chose que je pense qu’ils font, c’est d’enlever toutes ses dents et mettre des fausses à la place. Je veux dire, comment pouvez-vous être si triste ?… Maintenant, à propos de Maigret. D’où vient Maigret, l’homme lui-même ? Vous en souvenez-vous ?

SIMENON : Pas du tout. Vous savez, j’ai écrit le premier roman sur Maigret en ne sachant pas du tout que cela deviendrait une série. Il m’est juste apparu comme cela.

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FLEMING : Quel âge a Maigret a maintenant ?

SIMENON : Il n’a pas d’âge. Dans mes romans, il a toujours environ cinquante-trois. Quand j’ai commencé il y a trente ans, il avait quarante-cinq ans. J’aimerais vieillir si lentement.

FLEMING : Bond est encore dans le milieu de sa trentaine. Malheureusement, j’ai dû écrire sa nécrologie dans le dernier livre – oh, la nouvelle de sa mort est exagérée – mais j’ai dû donner certains faits qui l’amenaient à trente-huit ou trente-neuf ans. Pensez-vous que vous allez encore écrire à propos de Maigret ?

SIMENON : Très rarement. Vous savez, au début, j’ai écrit dix-huit livres de Maigret à la suite pour apprendre mon métier, pour savoir comment écrire un roman, puis je me suis arrêté et j’ai dit : « plus jamais ». Et puis j’ai écrit des romans ordinaires. Et alors beaucoup de lecteurs et de critiques ont dit : « Pourquoi Maigret est-il mort ? » et ainsi de suite. J’ai recommencé pour le plaisir. J’ai donc décidé d’écrire un Maigret environ une fois par an. En partie pour des raisons sentimentales et en partie comme un exercice.

FLEMING : Votre ambition est vraiment d’écrire de grands romans ?

SIMENON : Pas de la grande littérature, juste des romans.

FLEMING : Eh bien, je n’ai aucune ambition d’écrire un roman. Quand j’ai fini d’écrire James Bond, je ne pense pas que je devrais écrire à nouveau. Je me rapproche vraiment de la fin de mon attache.

SIMENON : Ce serait très difficile pour moi de vivre sans écrire.

FLEMING : Oui, j’ose dire que ce serait pareil pour moi.

SIMENON : Quand je reste plus de deux mois sans écrire, je suis presque malade et perds confiance en moi-même ; je suis un homme sans racines. Je me sens totalement lâche.

MME. SIMENON : Perdu.

SIMENON : Oui, perdu.

FLEMING : Pensez-vous que, lorsque vous écrivez, vous vous améliorez ? Parce que si vous ne vous amélioriez pas au moins d’une manière minuscule, vous seriez également inconsolable.

SIMENON : Je ne suis pas très ambitieux, mais j’ai le sentiment que sur chaque roman, j’apprends quelque chose de nouveau ou que j’atteins un objectif plus loin que lors du dernier. Mais la question pour moi est d’essayer d’avoir de moins en moins d’histoire dans un livre, une histoire moins artificielle, moins d’idées conventionnelles – pour aller plutôt profondément sous la peau de l’homme.

FLEMING : Oui. Mais pensez-vous que vous devez voyager beaucoup pour voir davantage de la vie, afin d’écrire plus sur la vie ?

SIMENON : Plus maintenant. J’utilise mes souvenirs des gens que j’ai rencontrés. Je les vois maintenant de loin. Et j’apprends plus sur les gens de mes enfants que par les gens qui viennent ici. Chaque enfant vous enseigne tellement.

FLEMING : Et vous rajeuni aussi, sans doute parce que vous pouvez voir beaucoup de votre propre enfance à travers eux.

SIMENON : Pour moi, le romancier complet est celui qui fait le tour complet de la vie. Je veux dire qu’à vingt ans, par exemple, il donne les idées de la vie d’un garçon de vingt ans. Et à trente ans, vous pouvez garder le même personnage, la même situation, et pourtant avoir un livre complètement différent. À quarante c’est pareil, tout comme à cinquante, soixante et soixante-dix. C’est pourquoi Goethe est si bon, parce qu’il a fait le tour complet.

FLEMING : Oui. Goethe, je pense que c’était le seul homme complet au monde. Vous ne pouvez pas lui en vouloir. Les psychologues disent que la plupart des génies souffrent d’une sorte d’infériorité ou de défaut physique. Je veux dire que Beethoven était sourd et ainsi de suite. Mais ils n’ont jamais pu trouver quelque chose de mal chez Goethe. Il était en bonne santé, il vivait pleinement, sa vie sexuelle était normale, il couvrait une énorme gamme d’intérêts – même la pollinisation des fleurs.

SIMENON : …et il a étudié l’œil aussi, et tout.

FLEMING : Vous lisez d’autres livres alors ; pas des romans, mais des livres techniques ?

SIMENON : Oui, surtout les livres médicaux. C’est mon hobby. Je prends cinq ou six magazines médicaux chaque semaine.

FLEMING : Avez-vous déjà pensé à écrire des films ?

SIMENON : Je ne me suis jamais soucié de ça. Ma femme vend les droits et je ne vois jamais le producteur ou les acteurs.

FLEMING : Non, cela ne m’intéresse pas non plus. Ils me consultent et je leur donne mes idées, peut-être lors d’un déjeuner, mais c’est tout.

SIMENON : Je ne vais même pas voir les films tirés de mes livres.

FLEMING : Avez-vous déjà vu une de vos séries télévisées en Angleterre, je pense qu’elles sont bien foutues. Le personnage est bien.

SIMENON : Très bien. Rupert Davies. Mais bien sûr, tout le monde a sa propre idée du personnage lorsqu’il lit un livre.

MME. SIMENON : C’est une raison pour laquelle c’est plus difficile à propos de Maigret que James Bond, parce que vous décrivez Bond, mais mon mari ne décrit vraiment jamais Maigret. J’ai parcouru tous les livres de Maigret et j’ai essayé d’en faire un portrait, mais c’est impossible. Vous pouvez lire chaque Maigret qu’il a écrit et vous ne saurez jamais si ses cheveux sont roux ou marron, ou la couleur de ses yeux. Les gens pensent qu’il est lourd, mais en fait il est grand – cela est mentionné dans un seul livre. Maigret n’a pas d’âge, donc s’il mûrit dix ans en quarante ans, cela n’a pas d’importance. Quand mon mari a créé Maigret, il était déjà sans âge. C’était un exploit inconscient de sa création, alors que je pense que lorsque vous avez créé Bond, vous aviez une image précise de lui.

FLEMING : Tout à fait. Une chose dont je suis intéressé de savoir : je collectionne des éditions rares, un bibliophile : quel est le livre de Simenon le plus rare ?

SIMENON : Du point de vue d’un bibliophile, le plus rare est Le Pont des Arches – mon premier livre, que j’ai écrit à seize ans. Il a maintenant complètement disparu, sauf que j’en ai une copie ici. Je l’ai écrit quand je pensais que j’allais être humoriste.

MME. SIMENON : En fait, il a été republié.

FLEMING : Cela ne compte pas du point de vue d’un bibliophile.

[Un serviteur entre avec du whisky et du soda pour tous, à l’exception de M. Simenon qui a une pinte de bière].

MME. SIMENON : Dites-moi, monsieur Fleming, pourquoi avez-vous eu une mauvaise critique de votre dernier livre dans Newsweek ?

FLEMING : Vraiment ? J’ai eu le droit à une merveilleuse critique dans le Herald Tribune – on m’a comparé à Shakespeare et Dieu sait quoi encore ; formidable. Mais le New York Times ! Anthony Boucher a toujours détesté mes livres.

SIMENON : Il déteste mes livres aussi.

FLEMING : Prêtez-vous beaucoup d’attention aux critiques de vos livres, monsieur Simenon ?

SIMENON : Non, ma femme m’en montre parfois une ou deux et c’est tout. Je ne les lis pas.

FLEMING : En fait, je suis aussi intéressé par les mauvaises critiques que par les bonnes, car très souvent elles comportent une plainte légitime. Je considère mes oeuvres de manière très humble.

SIMENON : Moi aussi !

FLEMING : Donc cela ne me dérange pas vraiment si quelqu’un me donne un coup de pied dans le pantalon. Je pense que je le mérite de toute façon.

« Cela ne le dérangeait vraiment pas si quelqu’un venait lui donner un coup de pied dans le pantalon, parce que comme il l’a dit, si vous allez au marché, vous devez vous attendre a trouver beaucoup de tomates parmi les roses », a déclaré George Simenon lorsqu’un journaliste lui a demandé ses souvenirs de Fleming vers 1965.

Il ajoute quelques citations de Fleming : « J’essaie d’écrire soigneusement, de façon concise et vive, parce que je pense que c’est la bonne façon d’écrire. Je pense que cette approche provient en grande partie de ma formation en tant que journaliste à la rédaction rapide dans des circonstances dans lesquelles vous devez bien être soigné, correct, concis et vif. Ma formation journalistique m’a été beaucoup plus précieuse que toute l’éducation en littérature anglaise que j’ai jamais reçue ».

« [À la Jamaïque] je me lève avec les oiseaux, soit vers sept heures et demie, et ma femme et moi allons nager avant le petit-déjeuner. Nous ne portons pas de maillots de bain parce que c’est si privé là-bas. Ensuite, nous avons un bon petit-déjeuner, généralement des œufs brouillés, et ensuite, je m’assoie au soleil un moment. De neuf heures trente à douze heures trente j’écris, je garde une routine de travail rigoureuse. Je fais tout cela sur ma machine à écrire. Je suis assis dans ma chambre et je tape 1500 mots de suite, sans regarder ce que j’ai écrit la veille. Vous n’oserez pas interrompre l’écriture d’un récit rapide avec trop d’introspection et d’autocritique. L’essentiel est d’écrire brièvement pour atteindre la vitesse narrative, et de supprimer les erreurs lorsque le livre est terminé. Quand mon travail matinal est terminé, je sors avec mon tuba et mon trident autour des récifs, puis je reviens pour un bon déjeuner suivi d’une sieste pendant une heure ou deux. Ensuite, une autre nage et je suis de retour pour une dernière heure à taper de six à sept heures, pour compléter les 2000 mots quotidiens. Après cela le dîner, et peut-être un jeu de Scrabble avec ma femme, je me couche tôt et je m’endors tout de suite. Cette routine se poursuit pendant environ six semaines, et seulement après avoir fini le manuscrit, je passe environ une semaine à corriger des erreurs flagrantes et à réécrire de brefs passages. C’est seulement à ce stade que je reconsidère les mots et les phrases, vérifie l’orthographe et les faits ».

Pour conclure Simenon déclare que « Je conserve comme souvenir de la visite de Ian Fleming qu’il était un confrère enthousiaste – un homme dévoué à son travail, et de plus, celui d’un monsieur minutieux, doté d’une humeur exceptionnelle. Je regrette que sa mort prématurée me prive de l’opportunité de mieux le connaître et de devenir un ami plus proche ». L’intégral des souvenirs de Simenon de la visite de Fleming est lisible à cette adresse.

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