Take Over : l’étrange histoire du roman que « Ian Fleming » a écrit six ans après sa mort…

Take Over : l’étrange histoire du roman que « Ian Fleming » a écrit six ans après sa mort…

boule cristal

Bien évidemment, Fleming n’a jamais communiqué d’écrits depuis sa tombe, mais ce qui suit reste tout de même une histoire fascinante et assez étrange :

Ian Fleming est malheureusement mort d’une crise cardiaque le 12 août 1964. Son frère Peter Fleming, lui aussi un auteur et romancier, était à la tête de Glidrose Publications, la compagnie qui détenait les droits littéraires de Bond (aujourd’hui renommée en Ian Fleming Publications).

Peter Fleming BiographySix ans plus tard, en octobre 1970, un mystérieux employé de banque à la retraite (73 ans) venant de l’Hertfordshire, que Peter décrira comme un certain « Mr. A. », lui écrit une lettre disant qu’il a quelques « nouvelles inhabituelles, que je crois très agréables, au sujet de votre défunt frère Ian », et demande s’il peut le rencontrer. Peter Fleming accepte avec réticence et un rendez-vous est pris pour le dimanche suivant.

Mr. A. se rend au rendez-vous dans l’Oxfordshire avec sa fille moyennement âgée, Vera, et un manuscrit de 60 000 mots intitulé : « Take Over: A James Bond Thriller » !

L’explication qui est donnée quant à l’origine de ce manuscrit est la suivante : l’épouse de Mr. A. est morte en 1967. En décembre 1969, alors que sa fille Vera se remettait d’une maladie, elle regardait une photo encadrée de sa mère sur un piano et souhaitait pouvoir lui parler à nouveau. Avec un stylo dans la main Vera s’est retrouvée en train d’écrire, avec difficulté, sur le papier devant elle : « Je t’aime Vera ».

D’autres « communications extrasensorielles » ont suivi (après tout, « qui a Vu verra », promis j’arrête les blagues douteuses). La transcription est progressivement devenue plus facile pour Vera et plus étrangement son écriture (la forme des lettres) est devenue comme celle de sa mère.

Au début, la défunte Mme A. a commencé par décrire la vie après la mort à sa fille. Finalement, Mme A. s’est mise à dicter/transmettre de nouvelles œuvres de fiction d’auteurs décédés qui étaient désireux de poursuivre l’écriture dans l’au-delà et de prouver aux gens sur Terre que la vie continue « très agréablement » après la mort (!). Dans ce consortium spirituel, il était question d’Arthur Conan Doyle, H. G. Wells, Edgar Wallace, Ruby M. Ayres, W. Somerset Maugham, Bernard Shaw, et bien évidemment Ian Fleming.

Bien que le biographe de Peter Fleming, Duff Hart-Davis, le décrivait comme quelqu’un de très pragmatique, Peter a accepté de lire le manuscrit. L’intrigue aurait impliqué « un gaz toxique qui permettrait à ses utilisateurs de dominer le monde » que Peter Fleming a reconnu comme « le genre d’intrigue ridicule, cosmique qui aurait pu venir de l’esprit de Ian », et des éléments traditionnels pour un roman de James Bond : Miss Moneypenny, M et Universal Exports. Au fur et à mesure qu’il lisait Take Over, Peter Fleming est devenu de plus en plus sceptique. Voici comment il a lui-même décrit la scène :

Lorsque l’occasion s’est présentée, j’ai dit doucement que ça ne sonnait pas vraiment comme Ian ; il n’aurait pas, par exemple, décrit une chambre dans une maison privée, peu importe ses vilains occupants, comme un « lounge ». Vera, qui était assise avec un bloc de papier sur son genou, a presque immédiatement écrit, de la façon de sa mère : « M. Fleming dit que Peter a tout à fait raison de dire que je n’utiliserais pas le mot lounge ».
Impressionné par la mise en place rapide de ce qui semblait être une sorte de rapport, j’ai demandé si Ian avait un message pour moi : « M. Fleming dit qu’il est très heureux d’être ici avec son frère et vous envoie ses salutations ».
Je n’avais pas, avant que Mr. A. n’arrive vingt minutes plus tôt, été préparé pour un dialogue avec le monde des esprits, mais mon premier mouvement a été de vérifier la bonne foi de mon correspondant extra-terrestre, sur lequel, alors que feuilletait d’avantage de pages de Take Over, je devenais de plus en plus sceptique. J’ai posé cinq autres questions :
Quel était son deuxième prénom ? Lancaster.
Quel était le deuxième prénom de son fils ? Robert… [correct à nouveau].
Quelles étaient ses house-colours à Eton ? Bleu et jaune. Non. Bleu et rouge. Non. Je ne peux pas le faire. (La bonne réponse était cerise et gris).
Se souvient-il du nom du garçon qui a cassé son nez ? Oui. Pause. Bertram (C’était Henry Douglas-Home, un frère de Sir Alec).
Se souvient-il du mot russe pour « Oui » (« Da ») ? Pause. Deux gribouillis. Scap. S’il vous plaît pardonnez-moi, je ne peux le finir.
À cette époque, j’avais lu ce qui était revendiqué [par Mr. A.] être l’un des chapitres les plus excitants de Take Over, et j’ai dit à Mr. A. qu’avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais pas reconnaître le style de mon frère. Vera a immédiatement écrit : « Il se rend compte que le livre n’est pas de son style, mais il espère pouvoir le finir correctement, même si cela peut prendre du temps ».

Les deux premières réponses étaient donc correctes, qui avait lu The Life of Ian Fleming de Pearson aurait plus sans doute y répondre (Mr. A. a d’ailleurs dit avoir lu et relu ce livre), mais pas les trois dernières. « L’esprit » ne pouvait également pas se rappeler du nombre d’enfants que Peter Fleming avait, ni leurs noms, ni leur sexe.

Bien que Peter pensait probablement que Ian n’était impliqué en aucune manière dans ce qu’il venait de voir et lire, il a toutefois trouvé la transcription des messages par Vera fascinante. Tout au long de la réunion, elle était « assise tranquillement, son stylo prêt, en attente d’un message. […] Sa main, après une période d’immobilité, allait progressivement commencer à bouger ». Après ce rendez-vous, le premier d’une série de trois, aussi sceptique qu’il fût, Peter Fleming était vraiment intrigué et si excité qu’il en a parlé à un ami avec animation (en arpentant la pelouse) juste après le départ de la famille A.

Peter pensait que le roman Take Over n’était pas bon, l’histoire « invraisemblable et stupide », le style « d’un pastiche insipide de l’original », et étrangement dépourvu de sexe.

En novembre 1970, peu après sa première rencontre avec Peter, Vera commence à écrire une anthologie de 30 000 mots intitulée Tales of Mystery and Imagination contenant apparemment cinq histoires d’Edgar Wallace, deux de Ian Fleming, deux d’H. G. Wells, une d’Arthur Conan Doyle et une autre de W. Somerset Maugham. Peter Fleming a lu ce manuscrit et a rejeté ces histoires en les qualifiant de « tosh » (fadaises/bêtises). Duff Hart-Davis ajoute : « dépourvu de mérite littéraire, et presque toutes exactement les mêmes ». Le même mois, après avoir demandé la permission de Peter, Mr. A. a apparemment soumis Take Over à Jonathan Cape (la « firme » qui éditait les romans de Bond !), qui sans surprise l’a rejeté.

Au début 1971, Vera commence à retranscrire un roman de William Somerset Maugham, Peter l’a lu et en a pensé que « le style très apprécié de l’auteur a fortement changé depuis sa mort en 1965 ». Le fait que Vera, qui avait apparemment un travail à plein temps, un mari malade, et aucune formation littéraire, ait plus écrire autant de mots en huit ou neuf mois, impressionnait toutefois beaucoup Peter Fleming. Il ne trouvait aucune explication convaincante à tout cela.

Hart-Davis pense que Peter Fleming n’a jamais pris en compte que Mr. A. avait (in)consciemment transmis les communications à Vera. Apparemment les manuscrits écrits utilisaient fréquemment le mot « très agréable » (pleasurable), un mot qui est notamment trouvable dans la lettre que Mr. A. a envoyée à Peter Fleming. Peter estimait également que Mr. A. et sa fille étaient deux « personnes d’une intégrité totale ».

Vera a cessé de transcrire les œuvres des fameux auteurs en février 1971, lorsque son mari est décédé ; elle aurait alors consacré son « talent » pour communiqué avec lui.

Peter Fleming est quant à lui mort d’une crise cardiaque en août 1971, il avait écrit au printemps de la même année un article intitulé : « Take Over: the strange affair of the James Bond novel Ian Fleming « wrote » six years after his death », qu’il a présenté au Sunday Times et qui fut publié dans le numéro du 18 juillet 1971 du journal.

Extrait du numéro du 2 août 1971 du St. Petersburg Times.
Extrait du numéro du 2 août 1971 du St. Petersburg Times.

Sources : Peter Fleming: A Biography de Duff Hart-Davis, Skeptic’s Dictionary, Wikipedia, MI6-HQ.

About the author

Clément Feutry
Fan passionné de l'univers littéraire, cinématographique et vidéoludique de notre agent secret préféré, Clément a traduit intégralement en français le roman The Killing Zone et vous amène vers d'autres aventures méconnues de James Bond...

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sur le même thème :

Ian Fleming et Georges Simenon discutent de Maigret et Bond

Vers 1963, Ian Fleming se rend en Suisse