Pierce Brosnan et l’effet ‘Moore’

Pierce Brosnan et l’effet ‘Moore’

piercebrosnan

Ça y est, la transition est effectuée.

Il y a 8 ans, Daniel Craig était annoncé comme nouveau James Bond, et il était impensable pour une bonne partie de la planète James Bond de remettre en cause Pierce Brosnan dans le rôle de James Bond. Bien sûr, Sean Connery reste le favoris, et Meurs un autre jour avait eu des critiques mitigées, mais il était indéniable que Pierce Brosnan était 007, dans l’allure, l’élégance, etc.

brosnan23Les années ont passé. L’autre jour, Pierce Brosnan expliquait dans une interview, en revenant sur sa carrière, que son James Bond n’avait jamais été assez bon : « trop fade » comme interprétation. On restait en surface du personnage, et la violence ne devait pas être visible. « J’avais l’impression d’être pris entre deux époques, celles de Moore et Connery. C’était très dur d’aller sous la peau du personnage ».

Quel chemin avons nous pris pour que moins de 10 ans à peine après le dernier film de Pierce Brosnan, on arrive à ranger dans l’histoire la période Brosnan comme « trop insipide », et trop indolente ? Il ne s’agit pas que de l’acteur irlandais. Sur les forums des fans, l’indulgence envers la décennie Brosnan disparaît de plus en plus. Quand on lit les commentaires des fans anglais, on parle de ces trois films (Goldeneye restant à part) avec un regret constant que les films soient « trop peu réalistes », que le Bond de Brosnan a « l’air de s’ennuyer », qu’il n’offre « pas grand chose dans son interprétation de Bond ».

A contrario, on chante les louanges de Timothy Dalton, un Daniel Craig avant l’heure qui avait su inventer un James Bond sombre, en revenant vers Fleming, et on excuse George Lazenby qui nous a quand même participé à un des meilleurs films de la franchise.

En fin de compte, on dirait que les films avec Pierce Brosnan sont vus aujourd’hui comme ceux de Roger Moore : des épisodes de la franchise trop légers pour être pris sérieusement, et déjà trop mous pour être encore excitants. Qu’y a t-il derrière cet effet ‘Moore’ qui frappe notre façon de voir le 5e acteur à incarner James Bond ?

ddad09

Dans le cœur des spectateurs moyens, Pierce reste quand même le chouchou d’une génération qui a découvert James Bond avec ce 007 suave, punchy dans des films musclés et rythmés, et ceux qui trouvent encore Daniel Craig trop « brute de décoffrage » se tournent avec nostalgie vers l’ami Pierce avec qui l’on avait rendez vous tous les deux ans à Noël au cinéma.

Mais la période Brosnan semble aujourd’hui enterrée par la majorité des fans anglais. En témoigne cette tribune du très sérieux The Guardian sous la plume de Ben Child intitulée « l’indolent James Bond : Pourquoi Pierce Brosnan a raison à propos de son 007« . Et l’auteur anglais de donner des raisons pour lesquelles ce qui semblait auparavant cool dans l’agent secret des années 1990 semble aujourd’hui « paresseux », « apathique » et « suffisant ». Rien de moins !

L‘article du Guardian commence ainsi par dire que, alors que la routine des précédents Bond était régulièrement parodiée par des films comme Austin Powers, le reboot de 2006 avec Casino Royale a établi la franchise sur des bases beaucoup plus fortes, trouvant une nouvelle utilité et crédibilité à 007 dans notre monde contemporain. L’assise de ces nouveaux films est d’autant plus stimulée que le style emprunté à la série des Jason Bourne lui a permis de le dépasser, l’amenant ainsi au succès bien connu de Skyfall en 2012.

ddad10

Mais ce n’est pas qu’une question de comparaison vis à vis de Craig qui aurait renvoyé le Bond des années 1990 dans l’ombre : selon the Guardian, en revoyant les films de Brosnan aujourd’hui, la performance de Brosnan semble plate, apathique au point de devenir insipide. Même dans Goldeneye, généralement considéré comme le meilleur des films de Brosnan, son 007 est à la fois obséquieux et suffisant, d’une façon que ni Connery ni Moore ne l’ont jamais été. Son film ne serait sauvé, toujours selon l’article, que par le scénario et la direction musclée de Martin Campbell (qui reviendra plus tard à la réalisation de Casino Royale), et un méchant correct amené par le complexe Alec Trevelyan de Sean Bean.

Encore pire, à une époque où les thèmes adultes et plus violents se sont refaits une place à Hollywood, le Bond de Brosnan n’apporte quasiment pas de menace physique. Même Roger Moore possédait suffisamment de contenance et de sang froid pour menacer Rosie Carver, la traitresse jouée par Gloria Hendry dans le sous estimé Vivre et laisser mourir. Le 007 de Brosnan serait un chat ronronnant par comparaison.

Au moment où l’on arrive à l’année 2002, Meurs un autre jour, sa ridicule voiture invisible, ses effets spéciaux dignes de jeux vidéo et la lamentable apparition de Madonna, Bond a perdu toute crédibilité. Les autres crimes de la période Brosnan comprennent Christmas Jones dans Le Monde ne suffit pas, et la menace pas si menaçante de Demain ne meurt jamais, où un magnat des médias utilise de simples journaux et GPS pour déclencher une 3e guerre mondiale. Même Donald Pleasance dans On ne vit que deux fois avait un meilleur plan d’attaque.

La chose la plus triste est que Brosnan a su faire ses preuves comme acteur au fil des ans, devenant un gentleman cambrioleur aux airs de Cary Grant très convaincant dans l’affaire Thomas Crown, jusqu’à composer l’ex Premier Ministre inspiré de Tony Blaur dans The Ghost Writer de Roman Polanski. Comme il l’admet lui même, peut-être essayait-il simplement de comprendre pourquoi l’on continuait à produire des films de James Bond, bien longtemps après que la frénésie initiale des années 1960 se soit estompée.

A revoir les films, même les fans de Brosnan devraient s’apercevoir qu’il n’a jamais été le nouveau Connery, mais plutôt une sorte de Roger Moore un peu plat, à qui il manquerait même le charme, la présence à l’écran et le talent naturel pour la comédie qui passait si bien à travers ces haussements de sourcils à répétition.

ddad08

Cruel article que celui-ci. Est-ce une vengeance personnelle préméditée de l’auteur qui attendait son heure pour enterrer Brosnan, ou est-il vraiment temps de juger l’interprétation de l’ami Pierce comme complètement inadaptée ?

Tout d’abord, je voudrais dire une chose. Cette tribune de The Guardian semble donner l’idée que pendant 10 ans et 4 films, on s’est ennuyé sec avec un Bond apathique, et que l’on aurait perdu notre temps. A cela je m’oppose avec toute la force d’un tank garé négligemment sur la piste d’un train blindé lancé à toute vitesse !

Les films avec Pierce Brosnan sont pour moi la contribution la plus essentielle à la survie de la franchise. L’article semble dire que rien n’avait été inventé entre l’ère Connery et le reboot de Casino Royale. Pourtant, c’est bien le nouveau Bond de Pierce Brosnan qui a rendu son éclat à une franchise qui savait rendre sa routine attrayante, mais qui n’étais plus prise au sérieux par quiconque, et n’électrisait plus les foules comme on avait pu le voir au temps des Grands Bond.

Les films avec Pierce Brosnan, et je ne parle pas que de Goldeneye, ont permis de rendre 007 adapté à notre époque. Cela passe par un déchaînement de nouveaux enjeux, de nouvelles explosions, de nouveaux méchants, de nouveaux alliés et de nouveaux thèmes : Bond se confronte à la Nouvelle Russie, aux multinationales médiatiques ayant des hommes partout grâce à la technologie, aux premières formes de terrorismes au grand écran (Renard et Zao), aux femmes qui sont davantage des Action Women que des James Bond Girls (des espionnes vêtues de cuir Jinx et Way Lin jusqu’à la Lara Croftesque Christmas Jones).

brosnan26

Grands Dieux ! Vous pouvez parler et reparler de la fameuse voiture invisible, mais en 10 ans, Bond a tout de même été mis en prison nord coréenne, s’est déboîte l’épaule (Bond blessé, c’est rare !), a escaladé le Millénium Dome avant de nous montrer le suicide en direct d’une James Bond Girl en montgolfière… Ses coups de points étaient faciles, mais soyons honnêtes, les scènes d’actions et les chorégraphies de combat de Brosnan autour des arsenaux de technologies déployés sont 10 fois plus variés que celles de Craig (trop) rapidement expédiée. (voir ma chronique sur « l’ère Brosnan, une transition », à propos de tout ce qu’on apporté ses films).

C’est cela que nous amenait Pierce, une aisance à passer au travers de situations explosives. Daniel Craig sait courir, soit, et taper, bien. Mais Pierce reste l’homme qui montait avec aisance dans n’importe quel véhicule (bateau, char, avion de chasse), se jetait en saut à l’élastique ou en tenue de plongée, ou en plance de surf à l’assaut de n’importe quel repère contemporain, avec l’aisance de quelqu’un descendant dans son jardin.

Il n’était pas musclé, OK, mais les acrobaties que son Bond faisait était hors de portée du tranquille Connery ou du peu impliqué Moore.

L’article dis que le passage à l’ère Craig n’influence pas tant que ça notre regard. Je dis que si ! Le Bond de Craig est torturé, tant physiquement qu’humainement. Mais ce n’était justement pas ce qu’on demandait à Bond : alors que les femmes gagnait en sensibilité (Natalya Simonova, Paris Carver, M dans le Monde ne suffit pas), que les méchants devenaient plus sombres (Renard, Zao, Alec) ou plus musclés (Stamper et la foule de gros bras qui l’accompagne), on attendait justement que 007 se montre aussi à l’aise dans ce monde complexe et explosif que lorsqu’il enfile son smoking. Le Bond de Brosnan n’était sans doute pas un personnage très facile à jouer, car il en fallait beaucoup pour le bousculer émotionnellement. Mais ce n’est pas ça qu’on demandait à Pierce, et on ne le demandait pas non plus ni à Sean, ni à Roger : Sean Connery devait se montrer masculin et virile devant des méchants machiavéliques et fourbes, Roger Moore devait se montrer détendu et plein d’humour, devant des méchants cartoonesques et grandiloquants : Pierce quant à lui, avait la simple tâche de rentrer avec décontraction dans un monde trop complexe pour nous.

Daniel, George et Tim ont eu la lourde tâche d’explorer le personnage de Bond. Sean, Roger et Pierce ont eu la tâche également aussi complexe de s’établir dans un monde de Bond, et de nous faire croire à l’extraordinaire dans notre monde contemporain.

ddad11

Nous avons de la chance, nous avons les Bond que nous méritons : ceux de notre époque. Roger Moore et Pierce Brosnan sont arrivés au bon moment et on fait un boulot formidable : continuer à nous faire croire à James Bond avec un personnage totalement irréel. Roger Moore a amené les foules. il semble aujourd’hui ennuyeux et son humour peut paraître lourd, mais ses films légers sont tout aussi agréables à regarder si on les prend pour ce qu’ils sont. Pourquoi voudrait on voir des films noirs dans les films de Brosnan ?

Rappelez vous les Noëls de ces années 1990 : on allait au cinéma pour voir s’achever l’année avec un feu d’artifice, où tous les grands méchants de la décénnie partait en fumée (Corée du nord, Bloc Soviétique, terroriste et marchands de pétrole, sans oublier les effrayantes nouvelles technologies). Aurait-on voulu un Terminator, ou un agent lambda pour mettre à bas ces méchants trop gros pour nous, le commun des mortels ? C’était déjà fait par une foule de gros bras américain a priori normaux qui sauvaient la terre à chaque blockbuster de l’époque. Non, nous voulions un héros actif, pour qui l’action semble venir tout simplement, et que nous admirerions voir gambader et rouler avec ces gadgets face à ces ennemis. Il avait un nom : Brosnan… Pierce Brosnan.

Si Daniel Craig est aujourd’hui comparé à Sean Connery, c’est que l’espion 007 reprend le devant de la scène : les Bond films ne sont plus « les aventures qui arrivent à James Bond ». C’est le personnage de Bond qui est au centre et qui mène la danse. Forcément, on a alors d’yeux que pour lui. Mais n’oublions pas les James Bond qui étaient juste agréables à regarder, et qui nous guidaient avec élégance, indolence, gadgets et feux d’artifice à travers de si beaux décors, de si belles destinations exotiques et des personnages hauts en couleur. Après tout, nous avons grandit avec eux. Sans eux, on n’aurait jamais décidé de devenir matures et adultes avec ce cher Daniel.

pierce-brosnan

[FA_Lite id= »7976″]

 

Version originale (et non raccourcie) de l’article sur Des Jamesbonderies… entre autres.

 

 

 

 

7 Comments

  1. J’ai aimé le texte!!! J’ai commencé a regarder les films du Bond avec Brosnan (Tomorrow never dies), je l’aimé!!!

  2. Ytterbium

    Merci pour le commentaire !
    Beaucoup d’entre nous ont vu leur premier James Bond sur grand écran avec l’ami Pierce, et ça marque ! ce serait bête d’oublier ce qu’on lui doit

  3. Pingback: [Chronique] Aimons Pierce Brosnan et Meurs un autre jour !

  4. je ne sais pas qui a écrit cet article sur Brosnan , mais c est un connard …

  5. Ytterbium

    Si tu parles de l’article du Guardian qui descend Brosnan, il s’appelle Ben Child.

    Si tu parles de l’auteur de cet article, c’est « Monsieur » Connard.

  6. Merci , Ytterbium je connais de nom le  » Guardian  » mais Ben Child et pour moi inconnu au bataillon , il doit faire parti de ces pseudo journaliste qui ont besoin de se faire  » mousser  » .Hier soir j ai regarder la rediffusion de  » Permis de tuer  » et Moonraker  » , et il faut dire ( en ce qui me concerne ) qu il y a un monde entre les deux films et sincèrement je pense que sur les 7 interprétations de Moore cet opus spatial n est pas des plus réussi . Pour en revenir a Brosnan je pense qu il a était un bon  » James  »
    n en déplaise a certains , et en particulier a ce  » scribouillard  » , mais pour reprendre un dialogue savoureux d Audiard  » si on mettait les cons sur orbite il n aurait pas fini de tourner  » …

  7. Ytterbium

    On est bien d’accord !

    Et oui, ce genre de journaliste suit juste la tendance en racontant n’importe quoi et en prenant son point de vue présent pour une généralité sur l’ensemble de la franchise. La seule différence entre un fan qui réfléchit, et lui, c’est que Ben Child a accès aux sites d’information.
    Ce monde ne fait aucun sens, mais en même temps, Moonraker non plus.

    Et c’est vrai que voir Moonraker après Permis de tuer, ça fait une comparaison qui a du mal à tourner en faveur de Moore :)

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sur le même thème :

Quand Bond se jouait en RPG #1 : Présentation et origines

Il fut un temps où les produits dérivés