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2001 : Norman contre le Sunday Times (et Barry) : aux origines du Bond Theme [1/3]

En mars 2001, Monty Norman et John Barry se trouvent salle n° 13 de la High Court de Londres. Les deux hommes ne sont pas du même côté : en effet chacun d’eux prétend être l’auteur du célèbre James Bond Theme et essayent d’en convaincre les jurés. Parmi les personnes venues observer le procès se trouvent un certain Peter Greenhill, membre du groupe The John Barry Discussion Group de Yahoo sur lequel il résume aux internautes le déroulement de l’affaire jour après jour.

Le groupe Yahoo n’est plus consultable de nos jours (ça ressemblait à ça à l’époque) mais les rapports de Greenhill sont toujours trouvables, reproduits sur le site The John Barry Resource de James Ollinger.

Bien qu’ils ne puissent pas être considérés comme sans erreur ou neutres (Greenhill étant un fan de Barry), ces rapports dont nous vous proposons la traduction française ci-dessous permettent de voir les deux versions contradictoires (celle de Norman et de Barry) sur la création du Bond Theme.

Contexte

En 1962, le premier film de Bond par EON, James Bond 007 contre Dr No, était en postproduction et sa musique en train d’être composée. Le compositeur Monty Norman avait écrit un certain nombre de morceaux pour le film, mais rencontrait des difficultés pour le thème titre du film. Voici où les problèmes qui vont suivre commencent : à un moment, John Barry, qui était une pop star au Royaume-Uni avec son groupe de rock and roll instrumental, a été invité sur le film pour aider à créer ce thème.

Par la suite Monty Norman a toujours affirmé qu’il avait lui-même composé le « James Bond Theme » et que Barry avait simplement été embauché comme orchestrateur dans le but de donner au thème un son à la Barry. C’est d’ailleurs Norman qui est officiellement crédité comme son auteur, notamment dans les génériques des divers films de Bond où l’ont peut trouver des mentions « The James Bond theme written by Monty Norman ». Malgré ce crédit il persiste des rumeurs/conceptions selon lesquels John Barry serait en fait le véritable auteur du James Bond Theme ; Barry lui-même le laisse entendre dans plusieurs interviews.

Le « The James Bond theme written by Monty Norman » que l’ont retrouve dans les génériques de fin des films Bond, ici dans celui de Dangereusement vôtre.

En 1997, le magazine Mojo publie un entretient entre David Arnold et John Barry à propos de l’album Shaken and Stirred. Arnold ne peut pas s’empêcher de soulever l’interrogation qui est sur les lèvres d’un certain nombre de fans et de journalistes : « tout le monde assume que vous avez écrit le Bond Theme original, mais il est crédité à Monty Norman ». La réponse que donne Barry à Arnold laisse (à nouveau) entendre qu’il en est le véritable l’auteur.

Quelques jours plus tard, le Sunday Times publie le 12 octobre 1997 un article intitulé Theme tune wrangle has 007 shaken and stirred qui reprend notamment les propos de Barry publiés dans Mojo. C’est ce qui va mettre le feu aux poudres et pour bien comprendre la suite, on vous propose de lire l’article en question que l’on a retrouvé :

La dispute sur le thème qui a secouée et remuée 007

Par John Harlow, correspondant artistique.

LE monde élégant de James Bond est sur le point d’être perturbé par un différend sur sa marque de fabrique la plus reconnaissable : sa mélodie signature.

Depuis le premier film Bond, Dr No, en 1962, les droits d’auteur/redevances sur le thème, avec sa guitare emblématique jouée par Vic Flick, sont allés à Monty Norman, un musicien londonien peu connu. Maintenant, cependant, John Barry, le compositeur oscarisé derrière la majeure partie des bandes sonores de Bond, prétend qu’il a écrit la musique la plus connue de 007.

Barry n’est pas le premier homme à revendiquer le plus grand succès de Norman. Un musicien jamaïcain, qui a affirmé il y a 10 ans avoir vendu la mélodie à Norman pour 20 $, a perdu son procès après que Norman ait pu prouver qu’il n’avait jamais visité l’île des Antilles. Mais Barry est un adversaire plus redoutable.

Le musicien de jazz né à York, dont les bandes originales comprennent Vivre libre (Born Free), Zoulou (Zulu), Macadam Cowboy (Midnight Cowboy) et Danse avec les loups (Dances with Wolves), a attendu 35 ans pour publier sa revendication. Ses associés disent qu’il « choisissait le bon moment pour remettre les pendules à l’heure » : les associés de Norman soupçonnent que Barry veut simplement plus de gloire.

Barry lance sa revendication jusque-là insoupçonnée dans le magazine rock Mojo, publiée cette semaine. Dans une déclaration sous serment / sur l’honneur, Barry a déclaré : « Si je ne l’ai pas fait, pourquoi [les producteurs des films Bond] n’ont-ils pas continué à employer M. Norman pour les films de Bond suivants ? ».

« Il avait été engagé pour le faire, mais ils [les producteurs] avaient des problèmes alors j’ai été invité. J’avais eu deux ou trois hits à ce moment-là. Je m’en fichais que Norman ait pris le crédit, je n’avais jamais lu de livre de Bond de ma vie ».

Norman, qui a commencé sa carrière comme « the singing Barber of Hackney » (le barbier chanteur de Hackney ?), était un chanteur pop de ballades qui a atteint une importance nationale lorsqu’il a fait sa demande [en mariage] à sa partenaire musicale Diana Coupland à la télévision en 1955 sur la BBC : elle a accepté, a ensuite joué dans la comédie Bless This House d’ITV, puis s’est séparée de lui.

Malgré quelques tentatives pour relancer sa carrière musicale, Norman, 57 ans, semble content de vivre tranquillement et de percevoir ses redevances via la Performing Rights Society (PRS). Malgré des demandes par le biais de la PRS, Norman n’était pas disponible pour commenter, mais une source de PRS a déclaré qu’il était sûr de rejeter les revendications. « Cela semble ridicule », a déclaré un officiel de la PRS.

Mat Snow, rédacteur de Mojo, s’en tient à la revendication de Barry. « Notre nouvelle révélation du témoin le plus crédible imaginable devrait régler cette question épineuse une bonne fois pour toutes ».

Archive de l’article original.

(Note : l’image de la bannière de l’article est un montage, ce n’est pas une photo du Sunday Times du 12 octobre 1997).

Comme évoqué, par le le passé Monty Norman avait défendu la légitimité de son crédit d’auteur du James Bond Theme : en 1988 il avait poursuivi le magazine Melody Maker qui avait suggéré qu’il avait acheté la musique à un Jamaïcain pour 100$ et en 1993 c’est au magazine Vox qu’il demanda des excuses pour avoir affirmé que Barry avait écrit le thème « seulement quelques jours » avant la Première de Dr No. Il avait remporté ses deux actions en justice.

Après la lecture de l’article du Sunday Times traduit ci-dessus, Norman intente un procès contre le journal pour diffamation, penssant que le Sunday Times endommageait sa réputation en disant qu’il aurait pris le crédit (et les redevances) sur une chanson que quelqu’un d’autre aurait écrite et que l’article plus générallement dénigrait sa carrière. (Il est important de comprendre que Norman n’attaque cependant pas Barry et Mojo pour diffamation, juste le Sunday Times). 3 ans plus tard Monty Norman et le Sunday Times, ainsi que John Barry (en tant que témoin), comparaissent à la High Court de Londres pour le jugement de cette affaire.

Informations complémentaires

Nous avons mis un point d’honneur à différencier soigneusement deux chansons : « The James Bond Theme » et le « James Bond Theme » (notez l’inclusion du The entre les guillemets de la première). Cela suit la convention des deux différentes musiques de la bande originale du film Dr No. La première a été écrite par Monty Norman et n’est pas source de litige. La dernière (la célèbre) est celle sur laquelle John Barry a travaillé. Les rôles exacts de Norman et Barry dans la création de la musique ont été un des grands sujets de cette affaire comme nous le verrons dans cet article. Les musiques en question :

The James Bond Theme, qui bien que présent sur le vinyle de la bande originale de Dr No, n’est pas entendu dans le film :

Sera aussi très souvent évoqué dans cette série d’articles une musique similaire au The James Bond Theme, la piste Dr. No’s Fantasy (elle aussi n’est pas entendue dans le film) :

Le fameux James Bond Theme :

Et enfin une autre chanson à avoir en tête est Good Sign, Bad Sign. Écrite par Norman en 1960 ou 1961 (soit avant Dr No) pour une comédie musicale adaptée de The House of Mr Biswas qui ne vit jamais le jour (et dans laquelle elle aurait dû être chantée par un personnage indien) :

 

Personnages (en 2001)

  • Monty Norman : compositeur du film Dr No et de Call Me Bwana (1963, sortie en France sous le titre Appelez-moi chef). Auteur crédité du « James Bond Theme ».
  • John Barry : compositeur d’un bon nombre des films James Bond qui ont suivi. Il a orchestré le « James Bond Theme » et prétend également en être son véritable auteur.
  • Diana Coupland : ex-femme de Monty Norman et chanteuse de Underneath the Mango Tree.
  • Rina Norman : épouse actuelle de Norman.
  • Laurie Barry : épouse actuelle de Barry.
  • Burt Rhodes : ami de Norman et orchestrateur d’une partie de la musique de la bande-originale de Dr No.
  • Vic Flick : ami de Barry et guitariste principal du « James Bond Theme ».
  • Harry Salzman : coproducteur de Dr No (et de nombreux films Bond ultérieurs), et co-producteur du film Call Me Bwana. Mort en 1994.
  • Albert R. Broccoli : coproducteur de Dr No (et (co)producteur de la majorité films Bond ultérieurs) et co-producteur du film Call Me Bwana. Mort en 1996.
  • Terence Young : réalisateur de Dr No. Mort en 1994.
  • Peter Hunt : monteur/éditeur du film Dr No.
  • Wayne de Nicolo : avocat pour le Sunday Times (défense).
  • Marc Warby : avocat pour le Sunday Times (défense).
  • James Price : avocat de l’accusation.
  • Noel Rogers : directeur de l’édition musicale pour United Artists Music à Londres à l’époque.
  • John Burgess : employé A&R (Artists and Repertoire) pour les enregistrements EMI à l’époque.
  • Dr Stanley Sadie : musicologue, expert pour le plaignant.
  • Guy Protheroe : musicologue, expert pour la défense.

Jour 1 (lundi 5 mars 2001)

Les préliminaires n’ont pris que 20 minutes, le jury a prêté serment (huit femmes, quatre hommes, la trentaine ou la quarantaine pour la plupart, plus un couple qui était dans la vingtaine). John et Laurie Barry sont arrivés vers 10h05 (aujourd’hui on commence à 10h30). L’un des avocats a déclaré qu’il s’attendait à ce que cela dure un peu plus d’une semaine. Les deux parties ont fait leurs déclarations d’ouverture et à la fin du premier jour, nous étions à mi-chemin du témoignage de Monty Norman.

L’avocat de Norman, James Price, a déclaré au jury que l’article du Sunday Times suggérait que M. Norman a faussement pris le crédit (et les redevances) d’une composition mondialement connue depuis 35 ans que quelqu’un d’autre aurait écrit ; ce qui endommage la réputation de son client.

Il y a eu beaucoup d’interludes musicaux, ce qui comprenait le fait que Monty Norman ait chanté quelques courts extraits de Underneath the Mango Tree, Three Blind Mice, et la chanson qu’il a chantée quand il a fait sa déclaration à son ex-femme en direct à la télévision en 1955. Barry avait l’air mortellement sérieux tout au long.

Fondamentalement, le jury s’est vu demander d’examiner :

  • 1. Que dit l’article du Sunday Times ?
  • 2. L’article porte-t-il atteinte à la réputation de Norman ?
  • 3. Si c’est le cas, l’article est-il vrai ?
  • 4. Si ce n’est pas le cas, quelle somme de dommages et intérêts Norman devrait-il recevoir ?

Il semble être convenu que Norman a été chargé d’écrire et d’enregistrer le thème avant le 1er juin 62. Il a échoué à respecter la date limite après avoir d’abord suggéré Dr. No’s Fantasy puis Underneath the Mango Tree (en partie le choix de Saltzman), deux chansons pensées inappropriées. Dans le contrat de Norman il était indiqué que les producteurs pouvaient employer un autre compositeur si Norman ne livrait pas (quelque chose chose ? À la date prévue ?). Barry a été invité par au moins une des personnes suivantes : John Burgess, Wolf Mankowitz et Noel Rogers.

Une réunion a eu lieu le samedi 9 juin 1962. Barry a reçu la chanson Good Sign, Bad Sign (composée par Norman) d’une comédie musicale abandonnée. Norman était à Paris du 12 au 16 juin. Le « James Bond Theme » a été enregistré le 21 juin 1962. Norman affirme qu’en tant que compositeur, il a travaillé avec Barry (lui comme orchestrateur) sur cette chanson Good Sign, Bad Sign du 9 au 21 juin. Barry lui prétend qu’il a travaillé sur le « James Bond Theme » seul, n’aimant pas le matériel musical de Norman, écrivant le tout mais utilisant des idées de Good Sign, Bad Sign dans le Riff et le début de la section Bebop (deux termes que nous expliquerons d’ici quelques paragraphes). La défense déclare qu’il existe des différences de vitesse, de nombre de notes et de hauteur [par rapport à Good Sign, Bad Sign].

Nous avons entendu le « James Bond Theme » deux fois, Underneath the Mango Tree, le thème de Beat Girl, l’ouverture de Poor Me (chanson d’Adam Faith datée de 1960, sur laquelle John Barry a travaillé et qui sera rementionné plusieurs fois dans l’affaire) et vu le générique de Dr No en vidéo.

Barry avait l’air irrité quand Underneath the Mango Tree a été joué et aussi quand l’accusation a parlé à Norman des détails de sa carrière. Il avait l’air de manquer d’humour quand Norman a chanté.

Norman apparaissait comme un type très sympathique et agréable et cela a peut-être joué en sa faveur avec le jury. Cependant, son ton a plus tard changé lors du contre-interrogatoire par la défense. Il est devenu très agressif dans ses réponses.

L’avocat du Sunday Times, Mark Warby, a déclaré que le « James Bond Theme » pourrait être divisé en cinq ou six sections :

  • Vamp : le rythme derrière la mélodie (que l’on pourrait pensé être basé sur celui de l’intro de Poor Me).
  • Riff : la mélodie de guitare principale (basée sur Good Sign, Bad Sign de Norman, mais avec des notes supplémentaires et des différences de vitesse et de hauteur).
  • Bebop 1 : la première partie de la section jazz cuivrée, contient quelques éléments de Good Sign, Bad Sign mais encore une fois avec un remaniement substantiel.
  • Bebop 2 : la deuxième partie de la section jazz cuivrée. Norman prétend que cela est basé sur la section centrale de Dr. No’s Fantasy, non pas pour la mélodie mais pour la sensation.
  • Bridge : la pièce de liaison à la fin du Bebop menant à Vamp. Pas encore discutée en détail.
  • Coda : La pièce finale. Pas encore discutée.

Il est important de se rappeler que Norman prétend qu’il a tout écrit.

Si Norman affirme que le Bond Theme est basé sur Good Sign, Bad Sign, l’avocat du journal dit que la part de celle-ci dans la version finale est très faible.

Une partie de l’affaire repose sur la sensibilité de Norman d’être appelé dans l’article un « musicien londonien peu connu » et un « chanteur pop de ballades », alors que Barry est appelé un « compositeur oscarisé ».

Warby dit que Norman a tenté de « falsifier l’histoire » en prétendant avoir composé le thème, et que Barry a composé les Bond suivants « car ses compétences et son talent à composer le thème de Dr No ont été reconnus ». Il ajoute que Barry a eu carrière fabuleusement réussite et que celle du Norman n’est pas du même acabit, « dire en 1997 que M. Norman était moins connu aux lecteurs ordinaires du Sunday Times n’était certainement pas injuste ».

Norman a aussi déclaré qu’il avait commencé a travaillé sur le thème du film pendant son séjour en Jamaïque, mais qu’il n’en était pas satisfait, « ce n’était pas tout à fait ça ». Il ajoute qu’il voulait de la guitare électrique comme un des éléments du thème.

John Barry à l’extérieur de la High Court en mars 2001.

La suite de notre dossier :
2001 : Norman contre le Sunday Times (et Barry) : aux origines du Bond Theme | Partie 2
2001 : Norman contre le Sunday Times (et Barry) : aux origines du Bond Theme | Partie 3

Clement Feutry

Clement Feutry

Fan passionné de l'univers littéraire, cinématographique et vidéoludique de notre agent secret préféré, Clément a traduit intégralement en français le roman The Killing Zone et vous amène vers d'autres aventures méconnues de James Bond...

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