Sky-fail

Skyfall est un succès. Les hommages et palmarès sur l’année 2012 s’accumulent, et personne ne peut nier au 23e James Bond la place prépondérante qu’il aura pris dans le paysage cinématographique de l’année écoulée.

Tous n’aiment pas le film. Ce 23e opus offre son lot de critiques négatives (concernant principalement le scénario de cette nouvelle aventure). Cependant, qu’il s’agisse des critiques qui encensent Skyfall, de celles qui le descendent ou des simples commentateurs, la chanson d’Adele semble faire consensus. Au succès cinématographique s’ajoute un succès dit musical. Non seulement en termes de ventes (le thème de ce James Bond est diffusé en non-stop sur toute les radios et téléchargé à l’unisson, mais aussi d’estime : “le retour d’une Grand Thème pour James Bond”, le “Talent d’Adele au service du 23 James Bond”, une “Chanson titre exceptionnelle pour accompagner ce nouveau film”… Les vidéos hommage aux 50 ans de la sagas n’existent qu’au son de “Skyfall”, les paroles de la chanson sont citées en ouverture des articles, les oscars offrent une scène inédite pour le retour de la chanteuse… Bref, c’est le sacre d’Adele qui après 2 albums étend sa reconnaissance à un thème populaire lié au cinéma que tout le monde semble connaître et apprécier.

Ici, sur Des Jamesbonderies… entre autres, on a beaucoup aimé Skyfall. En tant que fan, tout ce qui est labellisé “007” attire en général ma bienveillance. Je conserve cependant ma liste des limites de ce film, au sommet de laquelle trône cette prestation d’Adele. Et alors que 2013 commence, je proclame haut et fort que NON, cette chanson ne mérite pas le succès qu’on lui accorde. Le thème de Skyfall m’insupporte, et plus je l’entends, plus je m’en lasse et… plus je me sens seul. Pour me soulager de cette overdose de son bondien, plongeons donc dans mon aversion pour ce thème.

Tout d’abord Adele : je n’ai rien contre cette chanteuse. Comme beaucoup de stars musicales du moment, elle ne m’inspire pas grand chose. Tout comme Amy Winehouse, j’ai été au départ attiré et intrigué par cette voix qui a une belle tonalité. Mais à chaque morceaux, c’est la même chose : les 30 premières secondes sonnent de façon intéressantes. Belle intro, du caractère dans la voix. Après une minute, on se dit que ça ne révolutionne rien, mais que ça s’écoute bien. À une minute 30, le doute émerge : “ça tourne un peu en rond comme musique. On ne se foutrait pas un peu de la gueule de l’auditeur”. Et au bout de 2 minutes, j’éteins la radio ou je ferme la fenêtre internet : La voix d’Adele est un bel instrument, mais dont on se sert pour jouer “au clair de la lune”.

Qu’en est-il de cette chanson titre du 23e James Bond ?

L’idée de cette ballade plutôt lente qui se transforme en thème vibrant était intéressante. Ça faisait longtemps qu’un film de James Bond ne s’ouvrait pas avec un thème mélodieux. Un des problème est qu’hélas, le succès de la musique repose quasiment exclusivement sur la voix d’Adele. La musique d’accompagnement est davantage un fond bondien classique qu’un réel thème musical à la tonalité propre qui saurait être entêtant et réutilisable comme Goldfinger avait su l’être. Les variations de la musique reposent sur la performance vocale d’Adele. Alors effectivement, on ne va pas nier à Adele le fait qu’elle a une voix forte, et qu’elle s’en sert de façon convaincue. Le problème, c’est que cette conviction dans la chanson met en première ligne… des paroles complètement idiotes.

Mettons nous d’accord. Les paroles de James Bond n’ont jamais été de grands exercices littéraires et les thèmes musicaux sont rarement du matériel à Grammy. Mais il existe une noble profession appelé “parolier” dont le job est de trouver des textes qui portent bien la musique : des paroles qui sur un thème donné, même si elles ne racontent pas grand chose d’intéressants (essentiellement, il s’agit de parler de James Bond qui est trop fort, de la mort ou de l’amour), savent trouver des sonorités et des mots qui se répondent, et tombent bien sur la musique. Pour la saga James Bond, Don Black et Leslie Bricusse sont des exemples emblématiques. Or, je ne sais pas qui de Paul Epworth ou Adele s’est attelé à l’écriture des lyrics, mais les rimes sont téléphonées, et extraordinairement pauvres, les lignes de texte n’ont aucune signification dans la façon dont elles s’enchaînent, les mots et sonorités ne présentent même pas une tonalité intéressante pour rebondir ou dialoguer sur la musique : que ce soit sur la forme (tonalité des paroles et harmonie des phrases) ou sur le fond (ce qui est raconté), c’est un échec.

C’est dommage car ça commençait plutôt bien. L’idée d’accompagner les réflexions de Bond post-mortem par une chanson aurait pu être intéressante. Les paroles des chansons des 6 derniers James Bond, de Goldeneye à Quantum of Solace (sans oublier Surrender dans Demain ne meurt jamais) faisaient écho aux pensées de personnages des films (Trevelyan, Paris Carver, Elliot Carver; Elektra, Bond pour CR et DAD, et Bond et Camille pour QOS). Ici, la chanson pourrait s’adresser à Bond, ou refléter ses pensées, mais les paroles s’avèrent incapables d’adopter un point de vue. On passe de la pensée de Bond (you can have my number), à un “nous“, puis à une femme s’adressant à Bond. Ces différentes narrations n’ont pas vraiment de sens et servent surtout à servir ce “we will stand tall” romantique mais sans justification.

Et le problème, c’est que si ces paroles ne sont que du bla bla pseudo artistiquo-sentimental, Adele semble y trouver un sens, car elle y met toute sa voix et toute son énergie, comme si ce qu’elle racontait voulait dire quelque chose par delà l’enchaînement de rimes pauvres. Au final, ce qu’on entend ressemble à un exercice de style sur un fond sonore aux tonalités bondiennes épiques et aux paroles lamba, consistant à faire voltiger une voix ressemblant vaguement à celle de Shirley Bassey.lamba

À ce sujet, autant réécouter les 3 autres chansons de Dame Shirley Bassey où les paroles simples mais mélodieuses prenaient vraiment vie sous la voix de la chanteuse. Même dans son dernier album (The Performance), la chanteuse sait faire résonner des textes romantiques avec une conviction qui leur donne une amplitude magique. On verra d’ailleurs aux Oscars qui saura monter en live ce que chanter veut dire, et quand Adele aura l’age de Shirley, on verra qui se souviendra d’elle.

À coté, le tube d’Adele gagne sans doute son originalité par rapport à l’orchestration qui met en valeur ses vocalises (les compositions soul du moment se limitant souvent à un motif pauvre sur lequel la chanteuse fait résonner sa voix. Elle n’a cependant rien de personnelle, et rien de novateur. Elle est juste efficace. Mais lorsque j’écoute la chanson titre d’un James Bond au cinéma, j’attends que ce moment musical me porte et m’amène loin dans son univers, plutôt que de laisser sagement la chanteuse sélectionnées faire vibrer sa tessiture sur de sages refrains (qui n’ont pas vraiment de caractère propre. Je compte 3 motifs sur cette chanson qui passent de l’un à l’autre sans vraiment d’unité).

À l’aspect musical, je pense qu’il faut aussi ajouter le générique de Daniel Kleinman que j’ai trouvé assez décevant. Esthétiquement, il est moins riche que ses précédents et n’offre pas vraiment de motif visuel propre malgré certaines belles trouvailles (la chute de Bond dans l’eau notamment, jusqu’au cimetière). De même, s’il s’enchaîne correctement visuellement, il essaie, comme celui de Quantum of Solace d’avoir une narration visuelle. Or, s’il propose une entrée prometteuse avec l’expérience post-mortem de Bond, il se projette après dans une évocation visuelle des scènes suivantes, sans lien de narrations entre elles, où la figure de Daniel Craig hère de façon relativement désœuvrée. La conclusion retombe heureusement dans des thèmes bondiens chers à Binder (silhouettes anonymes de femmes et d’armes) qui redresse la barre. L’épilogue avec le manoir de Skyfall qui tombe en ruine rate cependant son effet, car ce qui amène à sa destruction sous la chute du ciel n’est absolument pas justifié par les images précédentes.

C’est dommage car il y avait un très bon potentiel à partir de cette incursion de Bond dans la mort. Il aurait juste fallu revoir l’enchaînement des séquences. Par exemple : quand Bond touche le fond et qu’on aperçoit le manoir pour la première fois, passer au moment abstrait avec l’effet noir et blanc kaléidoscope, et enfiler après l’histoire à venir dans l’ordre (cibles, dragons, métro, incendie qui conclue brillamment sur le manoir en flamme. Ce générique semble hélas hésiter entre ses différents thèmes sans trouver de ton propre. Comme la chanson en somme.

Mais restons honnêtes : même décevants, les génériques de James Bond restent de très beaux moments de cinéma;

Des Jamesbonderies... entre autres

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Avant de devenir webmaster du site, Yvain / Ytterbium faisait vivre son blog "Des Jamesbonderies... entre autres". Un monde de chronique et de dossiers plus ou moins pertinents aujourd'hui disponibles sur CJB !

Une pensée sur “Sky-fail

  • 7 mars 2013 à 21 h 44 min
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    C’est dégueulasse ce que vous dites sur la chanson d’Adèle qui est une des meilleures chansons que j’ai jamais entendu! On peut l’écouter des dizaines de fois sans s’en lasser. Je comprend que vous puissiez ne pas être d’accord mais évitez de totalement décrédibiliser cette chanson. Merci
    (ce n’est absolument pas contre vous)

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  • 10 mars 2013 à 12 h 42 min
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    Soyons clairs: la chanson d’Adele est d’un bien meilleur niveau que bien des chansons d’aujourd’hui. Pour une musique de générique, elle a toute sa place dans la franchise. Associée au générique de Kleinman (et l’ayant vu plusieurs fois au cinéma), j’ai souvent pris beaucoup de plaisir à la visualiser, et je l’écoute fréquemment sur mon lecteur mp3.
    Mais, outre le fait que je ne sois pas un fan des chansons d’Adele en général, je trouve que le succès qu’elle reçoit actuellement est largement surestimée au regard de la qualité de la chanson, en tant que chanson bondienne. Adele est devenue une vraie star de la saga en l’espace de quelques mois, et le branle bas de combat médiatique autour de sa prestation est à mon avis démesuré, surtout quand on l’a présente comme la meilleure chanson de toute la saga.

    Alors oui, la chanson d’Adele a des qualités par rapport à ses consœurs (les musiques de générique de films en générales, et des autres du répertoire d’Adele). Elle est même efficace et enthousiasmante, qu’il s’agisse de la radio ou du grand écran. Mais elle a quand même ses limites et ses défauts qui me sautent aux yeux (ou aux oreilles), surtout lorsque je la rapproche des autres chansons bondiennes.
    Alors j’y vais un peu fort dans cet article sur la qualité de la chanson, mais ça ne m’empêche pas de prendre plaisir à l’écouter de temps en temps. J’avais surtout envie de réagir fortement à tout le battage médiatique sur-dimensionné qui m’agace énormément.

    Cela dit, je suis heureux que la chanson ai ramené de nombreux fans, et si des milliers d’auditeurs prennent plaisir à l’écouter, ce n’est pas moi qui vais leur reprocher leur goût. J’affirme juste que personnellement, j’entends les choses différemment.

    En tout cas, merci pour ce commentaire sincère.
    Yb

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