Bloostone : une pierre dans l’eau ?

Le fait que Bond 23 renvoie le prochain film de Bond aux calendes grecques laisse un énorme champs d’opportunités à Bloodstone. Celui-ci se voudrait volontiers la “troisième aventure de Daniel Craig en tant que James Bond”. L’idée d’une aventure originale fournit le discours parfait pour faire vivre une aventure de Bond, sur le terrain des jeux, en impliquant directement le joueur dans cette aventure. Est-il possible que Bloodstone se hisse au niveau d’un film bondien ? Est-il envisageable que cette aventure change vraiment les aventures de Bond dans les jeux vidéos ?

Je soutiens que Bloostone n’a pour l’instant aucune chance de remplir ne serait-ce qu’un seul des deux points. On peut appeler ça du manque d’envergure. Il est un peu paradoxale de dire ça quand on voit l’investissement financier effectué pour ce jeu. Pourtant, Bloostone ne se donne pas les moyens d’apporter quelque chose de réellement novateur.

Le réalisme ne suffit pas

Jusqu’ici, aucun des jeux de James Bond n’a proposé de réelle innovation depuis Goldeneye N64 (cf mon précédent article). Les jeux se contentent d’enchainer des scènes d’action ou à la rigueur d’infiltration qui culminent en fusillade intégrale. Le seul aspect rejoignant James Bond est la présence de caricatures de méchants plus ou moins réussis, un commentaire audio de M briefant Bond sur les objectifs, une musique de fond vaguement bondienne, la panoplie de gadgets et d’armes Hi-tech renouvelée pour chaque jeu, et des répliques bondiennes accumulées dans chaque cinématique.

Il en est ainsi depuis dix ans, et la structure n’a pas l’air de changer dans Bloostone. La liste des paysages exotiques a été renouvelée, les graphismes améliorés, la collection d’Aston Martin étendue, les écrans “à la quantum” multipliés. On a rajouté un méchant terroriste classique, un Bond aussi impassible que Daniel Craig puisse l’être. Les graphismes et techniques de combats ont été développées au plus proche du niveau de réalisme contemporain, et on a modélisé directement le corps d’acteurs pour avoir des personnages en 3D.

Cela ne suffit à mon avis pas à innover le game play de cette aventure. On a beau augmenter le potentiel combatif de Bond, et le réalisme des Aston Martin, le jeu ne propose rien d’autre que des fusillades dans un environnement mieux modélisé. Dans un ou deux ans, un autre jeu classique de combat ou de course de voiture arrivera, en proposant des décors 3D un peu plus précis, un répertoire d’action un peu plus étendu, et ce sera fini pour Bloodstone.

Quelques années suffiront pour le mettre au niveau de Everything or Nothing : aventure originale plutôt bien faite avec les moyens de l’époque. Ça ressemble indubitablement à du James Bond, on a quelques explosions et cascades spectaculaires dans les cinématiques, mais rien qui n’ait déjà été fait en mieux par d’autres jeux. Qu’importe qu’on ait vraiment l’impression que les ennemis tombent dans l’eau, un autre jeu proposera bientôt la même option, et un ou deux gadgets en plus.

Une aventure inédite ?

Est-ce que Bloodstone fournit de quoi avoir une “aventure inédite” de l’agent 007 ? Non. Même si les bandes annonces sont construites sur le même modèle que le film. Même si un générique a été mis en place spécialement pour le jeu avec une chanson originale, même si des explosions spectaculaires peuvent amener à imaginer que cela pourrait être du meilleur effet sur grand écran, ce n’est que de la poudre aux yeux.

Le monde de James Bond ne se limite pas qu’à des scènes d’actions (aussi spectaculaires soient-elles) et à des répliques bondiennes. Ce qui fait d’un film de Bond une “aventure inédite”, c’est aussi la présence d’une intrigue non violente. Dans les films, cela prend la forme d’infiltration avec pour unique objet l’espionnage, des scènes de dialogues avec d’autres personnages dont Bond sort vainqueur, des moments d’exploration de lieux en solitaire permettant d’étoffer l’intrigue avec autre chose que des explosions et des enjeux tels que sauver la James Bond girl ou récupérer la technologie qui va faire exploser la planète.

Ce qui fait que les films de Bond sont intéressants, c’est que l’agent 007 voit sa personnalité opposée à celle d’un ennemi original, disposant de moyens innovants pour plier le monde à sa volonté. La possession du bouton pour faire exploser la planète, ou d’une armée personnelle ne suffit pas à faire un film d’un jeu.

Dans les films, même si Bond finit toujours par tout exploser, on a au moins l’impression de l’avoir vu interagir avec son environnement d’une autre façon qu’avec un pistolet ou une voiture. Si l’on veut animer un jeu de Bond du souffle épique qui caractérise les films, il ne faut pas se limiter qu’à des décors hi-tech aseptisés et prêts à exploser. Les aventures de Bond passent aussi par ces environnements reflétant la personnalité du méchant, et par des dialogues créant une ambiance. À ce moment là, le personnage de Bond peut devenir autre chose qu’un avatar tenant des pistolets ou prêt à neutraliser un garde par une ou deux prises de karaté, aussi réalistes soient-elles.

Tuer n’est pas jouer

De nombreux jeux vidéos misent aujourd’hui sur autre chose que l’action, à l’instar de Heavy Rain, Alan Wake, Mafia 2 ou même Read Ded Redemption. Ces jeux là donnent vraiment l’impression de vivre quelque chose proche du cinéma, même si le gameplay se retrouve parfois limité ou ennuyeux. À se cantonner à un sous-Splinter-Cell à la sauce bondienne, Bloodstone s’ajoutera à la liste des gros jeux lancés avec force de marketing, et vie oubliés car n’apportant rien d’innovant au genre, ni au personnage.

Avec les technologies d’aujourd’hui, Bond a moyen de devenir quelque chose de réellement novateur dans le paysage des jeux vidéo, en réussissant à équilibrer une histoire d’espionnage avec des scènes d’actions. L’avantage de créer une intrigue à partir de zéro, c’est qu’on peut amener Bond sur un autre sentier que d’interminables missions et sous-missions musclées.

Imaginons seulement de laisser le moyen à l’agent secret de maitriser un minimum le choix des dialogues, de pouvoir interagir avec les personnages autrement qu’en se tapent dessus, de pouvoir évoluer d’une partie de l’intrigue à l’autre par des négociations, la recherche d’objets, l’exploration de lieux, la résolution de certaines énigmes informatiques ou logiques. Cela permettrait de rendre réellement son sens au mot “espion” dans le jeu vidéo, sans tomber dans le jeu purement statique d’enquête policière. Reléguer ces moments de façon résumée aux courtes séances de cinématiques ne sert à rien sinon à procurer un alibi pour prétendre livrer une “aventure originale”, et un ou deux feux d’artifice électroniques qui en mettent plein la vue.

Alors seulement, la personnalité de Bond pourrait être de retour à l’écran, et permettre de réellement vivre une aventure. En alternant les temps d’actions avec les temps d’investigation, le joueur pourrait profiter d’autant plus des environnement bondiens créés pour les besoins du jeu, et donner toute sa dimension aux explosions ou scènes d’actions vertigineuses. À moins que Bloodstone ne fasse cet effort, il pourra rester au rang de phénomène parallèle à la saga. Divertissant, mais pas passionnant.

Exemple concret

Impossible à réaliser ? le cousin de Bond, Indiana Jones l’a pourtant fait en 1992, avec les technologies de l’époque, c’est à dire en point-et-clic (et a renouvelé l’expérience avec différents supports par la suite). Il s’agit d’Indiana Jones et le mystère de l’Atlantide (Fate of Atlantis en VO). On y retrouve les mêmes ingrédients que dans Bond en jeux vidéo : une technologie meurtrière à récupérer, des centaines d’allusion à l’univers des films, des ennemis à éliminer, des décors exotiques, des cinématiques, des courses en voiture, en ballons, en sous marin, en chameau.

Le reste du jeu, Bloodstone ne semble pas l’avoir : des répliques vraiment drôles et riches, des personnages faibles en pixels, mais haut en couleur, des négociations à mener avec les personnages pour avancer, des interactions avec l’environnement pour progresser et se débarrasser des ennemis, des choix sur le parcours scénaristique du jeu, une réelle atmosphère et une histoire et des environnements qui étoffent l’évolution du jeu. Cent fois mieux que ce que Activision tente de modéliser en 3D, à la différence que c’était fait il y a 18 ans.

Des Jamesbonderies... entre autres

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Avant de devenir webmaster du site, Yvain / Ytterbium faisait vivre son blog "Des Jamesbonderies... entre autres". Un monde de chronique et de dossiers plus ou moins pertinents aujourd'hui disponibles sur CJB !

Une pensée sur “Bloostone : une pierre dans l’eau ?

  • 2 novembre 2010 à 10 h 56 min
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    C’est bien le souci des jeux vidéo estampillé 007 (même si c’est le cas ailleurs) : le sentiment d’être éternellement pris par la main avec le gameplay pas si mauvais au départ mais qui peut devenir répétitif à la longe et donc également le fait que de toute manière notre action n’aura jamais d’incidence dans la narration.

    Le Indy dont tu parles est quant à lui un must. L’ambiance des films est magnifiquement retranscrite mais surtout la partie “jeu” pure n’a guère de choses à envier aux titres d’aujourd’hui.
    Et ce n’est que de la 2D et du point & click !!!

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  • 2 novembre 2010 à 12 h 17 min
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    Bien d’accord avec toi. Je pense que je vais d’ailleurs y rejouer plutôt que d’acheter Bloodstone. Comme je l’avais prédit, les premières critiques du jeu commencent à confirmer ce que je disais :
    Planet XBOX360 : Sadly, Blood Stone 007 lacks any real depth. It does however contain some simple gameplay that could be a great foundation for future Bond games if expanded upon and fine-tuned just a tad bit more. It’s easily the fastest Bond game ever created and for those Bond fans looking for more of Craig in the midst of the fall of MGM, Blood Stone is a great place to find a quick, albeit mediocre fix.

    IGN : Blood Stone is not a bad game: it’s just a painfully average one. There aren’t any majorly broken elements to it, but just because this Stone is relatively polished, doesn’t make it a gem. There really isn’t anything at all remarkable about it, and even though it’s extremely short it still manages to wear out its welcome thanks to its extremely repetitive design. If GoldenEye is indeed the Sean Connery of 007 video games, then Blood Stone is the George Lazenby; not bad, but not good either, and forgettable in almost every way. At just five hours long and lacking in any real innovation or challenge, it won’t leave you feeling shaken nor stirred, just shortchanged.

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  • 2 novembre 2010 à 16 h 17 min
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    Je te trouve assez dur avec Bloodstone, ne l’enterre pas trop vite,attendons au moins de l’avoir testé pour en tirer une conclusion !

    Et je suis désolé mais Everything or Nothing était un très bon jeu(c’est d’ailleurs le premier jeu 007 depuis Goldeneye N64 à avoir eu de si bonnes notes à peu près partout ), avec un bon scénario des environnements variés, une superbe ambiance .

    Quant au jeu Indy dont tu parles je n’ai pas eu l’occasion d’y jouer mais ce dont tu en dis est flatteur ,pourtant il n’a pas marqué les esprits tel qu’un GE N64 l’a fait 5 ans après !
    En outre, en 2003 est sorti un jeu Indiana Jones sur Console ayant les mêmes caractéristiques que EON mais en moins bon ,et ce dans plusieurs domaines, notamment le scénario ;).

    Ainsi, on peut donc remarquer que les jeux misent d’avantage sur le visuel que sur le fond, mais ce sont les “Gamers” qui dictent les règles et aujourd’hui les gens veulent du spectacle et rien d’autre, et c’est bien dommage !

    Néanmoins je salut le magnifique travail que tu as réalisé ! 🙂

    Amicalement

    Dorian 😉

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    • 3 novembre 2010 à 15 h 15 min
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      J’en parle aussi en tant que non gamer. Je joue a peu de jeux, et je n’ai pas pu tester ceux de Bond. Je suis sûr que quand on est pris dans l’action, on est vraiment motivé pour finir les niveaux et jouer avec le personnage de Bond. Du coup, je n’ai pas vraiment les mêmes attentes, d’autant plus que les quelques jeux vidéos auxquels j’ai joué n’ont pas le shoot-them-up comme principal gameplay. C’est pour ça que j’attends plus d’un jeu 007 qu’il fasse réellement vivre les aventures de Bond, même si ce ne sont pas vraiment ces objectifs qui sont actuellement retenus. mais je pense que les quelques remarques dans cet article ne sont pas éloignées des premières impressions des joueurs déçus de Bloodstone.

      Concernant l’expérience en tant que gamer, j’ai un autre article sur Goldeneye qui revient dessus… demain.

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  • 3 novembre 2010 à 15 h 21 min
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    En même temps, j’ai lu la critique d’IGN en entière et cela se sent (entre les lignes) que le bonhomme qui l’a pondu n’aime pas non plus la tournure des derniers films (pas de gadgets, patati et patata…!!).

    A côté, Gampespot lui donne une jolie note de 7.5.

    Disons que Bloodstone a uniquement la probabilité d’être un jeu proprement fait. Trop pour ne pas bouleverser le cadre du jeu d’action ni même cultiver une réelle différence avec les opus auparavant édités par EA Games.

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    • 3 novembre 2010 à 20 h 09 min
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      C’est aussi ce que j’ai eu l’impression de voir. C’est juste dommage que Bond ne trouve pas aujourd’hui de jeu vraiment à sa hauteur. Peut-être que Goldeneye Wii se présente plus comme une expérience bondienne (voir l’article de demain pour les détails).

      Pour revenir à Bloodstone, j’aime particulièrement cette remarque de Eurogame qui rejoint ce que nous disons :

      Eurogamer : Mostly, the game disappoints because it fails to pass the Brand Name Test. Would we still care if it wasn’t James Bond? Almost certainly not. The shelves are full of identical or superior third-person shooters, and while Daniel Craig’s taciturn voice work and Richard Jacques’ sweeping orchestrations make the rote pop-and-headshot mechanisms seem a little more exciting than they really are, it’s not enough to make Blood Stone more than a forgettable weekend diversion.

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