Time to get In !

« Bienvenue dans un Bond encore plus puissant » aurait pu être un autre titre pour présenter cette scène d’introduction de Quantum of Solace. Ce prégénérique qui commence sur les chapeaux de roues (c’est le cas de le dire) restera pour moi un des plus magistral qu’on aura pu faire dans la saga.

Pourtant, de nombreuses personnes l’ont condamné intégralement : « c’est n’importe quoi cette scène », « on ne voit rien de ce qui se passe », « c’est mal filmé », « on n’y comprend rien »… Arrêtez ! On se calme, et avant de crier, essayez de comprendre comment est construite la scène ! Vous n’y avez pas pensé ? Et bien je m’en occupe. C’est parti pour le décryptage d’une séquence qui a besoin d’être appréciée à sa juste valeur !

Immersion immédiate

C’est ainsi que procède la film. Pas de gunbarrel (même si ça aurait été sympa), mais on a vite fait de l’oublier vu ce qu’il se passe à l’écran. Au lieu de nous faire arriver par la porte d’entrée, comme dans la plupart des James Bond, en observant une place forte, puis en suivant un personnage (souvent Bond), le film nous met face à un paysage. Paysage grandiose mais non situable, magnifique mais inquiétant. La musique nous fait sentir une atmosphère tendue, le travelling avant nous rapproche irrémédiablement d’un tunnel où l’on comprend vite qu’il s’y passe déjà quelque-chose de pas normal. On arrive juste à temps pour voir que l’ennemi charge son arme, que les yeux familiers de Bond s’aperçoivent de ce qui se passe… 30 secondes pour introduire progressivement une scène d’action de façon efficace, et c’est parti !!!

Bond écrase la pédale, et nous nous retrouvons soudainement à l’intérieur d’une course poursuite qui ne nous a pas attendus pour commencer. Les balles jaillissent de partout, et la bagarre fait rage. Bond est en pleine concentration et maîtrise son véhicule avec classe, mais la course poursuite est loin d’être tranquille. Les pare-brise volent en éclats, l’Aston a déjà perdu une porte, une Alfa Roméo s’est déjà encastrée dans un camion que Bond a évité de justesse…

On est transporté au milieu d’un tourbillon d’action, où l’on aperçoit tout juste Bond maître de la situation, même s’il est sacrément secoué lui aussi, mais il ne perd pas les pédales (c’est encore une fois le cas de le dire). Ce qui se passe autour est exprimé avec un minimum de plan. On insiste souvent sur le fait que la scène n’est pas lisible, mais regardez bien, et vous verrez que chaque plan est parfaitement choisi pour transmettre l’information minimale dont on a besoin pour suivre. La scène ne veut juste pas adoucir la course avec des plans inutiles endormant le spectateur. Au contraire, vous êtes déjà totalement scotché à votre siège, après vous être accroché aux accoudoirs lors de l’introduction.

Ouf ! On sort du tunnel. Une première respiration après une immersion immédiate dans laquelle on nous a plongés sans nous laisser le temps de nous y préparer, ou d’anticiper ce qui va arriver.

La poursuite prend de l’ampleur

La sortie du tunnel nous permet de prendre un peu de hauteur sur la situation. Fini ce tunnel étroit où l’on était forcé de suivre le mouvement. On arrive à compter les voitures en lice et leur état. Les policiers qui s’incrustent dans la poursuite nous aident à nous situer géographiquement (en l’occurrence en Italie), et permettent de clarifier une situation qu’on avait bien compris, mais ça ne fait pas de mal de le redire : « coups de feu entre une Aston et une Alfa Roméo ». C’est un premier bilan de la situation. « Elles vont vers les carrières ».

Ah ! Enfin, on peut anticiper. On sait où l’on va, et on peut apprécier le décor : poussiéreux, gigantesque, et le duel entre Bond et ses ennemis qui a lieu : nerveux, rapide et dangereux, et taillé de façon brutale comme les pierres des carrières, jusqu’au moment où Bond arrive enfin à sortir l’arme qu’il tient sur le poster teaser et expulse littéralement l’Alfa du circuit. On a enfin un plan large et on peut prendre le temps de voir l’adversaire de Bond s’écraser.

Quantum-of-Solace-0055

Une poursuite à fleur de peau

Pourquoi vous avoir raconté la scène alors que comme tout le monde, vous avez vu le film et pouvez revoir la scène sans problème ? Je voulais essayer d’attirer votre attention sur la façon dont est construite cette scène : on ne perçoit pas grand chose, elle est très rapide, mais elle est réellement intense, et cela, en donnant un minimum de plans.

C’est la qu’est la force de cette scène : elle ne vise pas à offrir un joli spectacle au yeux du spectateur, mais elle l’immerge vraiment au milieu d’une course poursuite. Le but n’est pas que le spectateur comprenne intégralement la course poursuite, mais soit ballotté au milieu de plans assez violents. Les plans courts sont suffisants pour qu’inconsciemment, on puisse suivre ce qui se passe dans les grandes lignes, et rapprochés pour qu’on soit vraiment au contact avec l’action, et voir Bond réellement dans un environnement qui est beaucoup plus mouvementé que ce que ferait voir une façon de classique de filmer.

Quantum del 7 aout

L’esthétique de cette scène est aussi intéressante : la musique accompagne parfaitement le mouvement : elle est belle, rythmée et guide le spectateur, même si ce qu’on voit est trop rapide pour bien saisir tout ce qui se passe. Les contrastes de couleur donnent aussi une image assez belle des scènes d’actions, entre les silhouettes des hommes, et les éléments des voitures. Le décors de la carrière fournissent aussi un décor pâle, inhabituel par rapport aux anciens Bond, et les belles voitures cabossées et salies par la poussière donnent un agréable contraste.

Le spectateur sort donc frustré de cette scène, car n’ayant pas pu tout voir, mais complètement chamboulé, car il est dur de rester distant de l’écran et de ne pas se laisser immerger dans ce tourbillon d’action. Un moment qui en rend bien compte est quand Bond accélère et passe entre deux camions au dernier moment : le spectateur lui, serait bien resté à l’arrière, mais le film passe à la vitesse supérieure, et entraîne malgré lui, celui qui regarde le film.

Retour à l’intrigue

La scène à laquelle nous avons assisté est en quelque sorte intemporelle. En effet, mis à part la modernité des voitures, les décors auraient pu être vus dans d’autre films (rappelez vous la poursuite de Dr No qui se fait dans le même cadre). L’affrontement entre Bond et un adversaire, via des véhicule est une scène typique de la saga, mais la réalisation la rend beaucoup plus brutale et sauvage, et nous la fait ressentir de façon différente.

Quantum-of-Solace-0058

Les plans suivants sont là pour nous ramener dans le cadre qui sert d’intrigue : Bond rentre dans une ville, et on nous dit qu’il s’agit en fait de Sienne, ville bien européenne, pas si éloignée que ça. Et dans ce lieux pourtant si proche, Bond circule comme si de rien n’était avec son Aston défoncée, rentre dans un QG secret des plus bondiens, et sort de sa voiture sans portière de l’air le plus naturel : c’est l’annonce directe que ça y est, vous êtes dans un James Bond. Seul 007 peut nous bluffer, nous entraîner dans une course poursuite intense, et nous révéler ensuite que ça se passait en fait à deux pas de chez vous (l’Italie, c’est relativement proche) et que lui n’a aucun problème a y évoluer le plus naturellement possible, en cachant dans son coffre un bad guy typique.

Conclusion

Le prégénérique est donc un condensé de cascades et d’action nous montrant Bond au meilleur de sa forme, mais également plus concentré que jamais, nous amenant dans un univers bondien familier (décor, musique), mais qui comporte une esthétique particulière : une façon de filmer originale, des couleurs inhabituelles, un Bond qui a l’air bien triste au volant de son Aston, alors qu’il vient de triompher… Cette séquence a rempli sa fonction que je résumerai par : « It’s Time to get in » : il est temps de rentrer dans cette atmosphère bondienne et étrange à la fois qu’est Quantum of Solace.

La fin de cette scène sert aussi à faire la liaison avec Casino Royale. L’Italie nous rappelle que c’est là que l’on avait laissé Bond à la fin du précédent opus, et on se rend compte que l’affaire avec White est loin d’être achevée. Maintenant, comme le dit Bond à White, « It’s Time to get out » : Le paysage est dressé : dans ce décor qui a été planté (avec de l’action et un ton particulier auquel on vient de se frotter), les règlements de compte et la suite de l’affaire Vesper vont pouvoir commencer !

Des Jamesbonderies... entre autres

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Avant de devenir webmaster du site, Yvain / Ytterbium faisait vivre son blog "Des Jamesbonderies... entre autres". Un monde de chronique et de dossiers plus ou moins pertinents aujourd'hui disponibles sur CJB !

Une pensée sur “Time to get In !

  • 15 juin 2009 à 10 h 12 min
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    Superbe analyse !!! Je crois que tu as tout dit.

    On peut dire que ce prologue annonce déjà le rythme que va prendre le film (course-poursuite où Bond laisse son ennemi s’approcher avant de donner le coup fatal). Ceci accomplissant bel et bien le rôle du prégénérique : en mettre plein la vue avant de s’inscrire dans une histoire (ton explication sur l’arrivée à Sienne est éloquente).

    Pas de dialogues (juste l’alerte du carabinier et la réplique ultime) mais pourtant l’ensemble est “parlant” : Bond semble déjà faire corps avec son environnement, ou plutôt le décor semble dépeindre sa psychologie du moment ; une Aston noire (comme ses idées ?) percutées par les balles (ses sentiments et ressentiments qu’il tente de prendre à revers).

    Des trucs tout bonnement bondiens : la carrière rappelle en effet une situation de Dr.No, la “roue-tueuse” du camion s’impose comme un recyclage bien détourné du gadget dans Goldfinger, Bond qui déboite entre deux camions (comme la Lotus de TSWLM), un tête à queue pour s’extirper (!!!). Ajoutons la musique endiablé où l’orchestre de cuivres domine.

    Un grand travail est accordé au montage, au son mais aussi à la lumière pour rendre ces 3,4 minutes de bravoure palpitantes et nerveuses. Beaucoup choses sont ainsi faites dans ce film.

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  • 15 juin 2009 à 10 h 13 min
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    Excellents commentaires qui complètent bien cet article en l’enrichissant ! Merci Commander ! Je pouvais difficilement faire plus court, parce que le prégénérique se comprend principalement par l’immersion qu’il déclenche. Et pour en parler, c’est bien de remettre dans le contexte, même si avec des mots, ça prend plus de temps.

    C’est vrai que je n’ai pas insisté sur la bande son qui est très riche, ni sur les clins d’oeil, qui je pense ne sont pas anodins, mais sont très bien réutilisés pour donner une poursuite magistrale.

    Je rajouterai que les Alfa Roméo sont aussi très stylées. Mais ça n’a aucun rapport 😉

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  • 15 juin 2009 à 10 h 13 min
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    Très bonne analyse, je crois que tu as tout analyser. Le début de “Quantum of Solace” est l’un des meilleurs pour moi avec “Au Service Secret de sa Majesté” et “Tuer n’est pas Jouer”. Je pense que le moment où Daniel Craig regarde dans son rétroviseur est un moment bondien. Il rappelle fortement la présentation du nouveau James Bond, George Lazenby dans le film “Au Service Secret de sa Majesté”.

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  • 15 juin 2009 à 10 h 13 min
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    C’est vrai que comme le faisait remarquer Commander, beaucoup de plans peuvent faire allusion à d’autres Bond. Mais le tout est tellement aboutit que ça passe tout seul, sans miser sur le clin d’œil. D’ailleurs,s je n’avais pars remarqué cette ressemblance avec OHMSS avant que tu le dise.
    Merci pour ton commentaire ! J’y suis très sensible.

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  • 15 juin 2009 à 10 h 14 min
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    Oui c’est tout à fait cela. Il n’y a pas de clin d’œil délibéré. Seul un fan hardcore pourrait repérer les similitudes.
    Pour OHMSS, Marc Forster l’a évoqué. C’est son Bond préféré et l’introduction de OQS évoque en effet les plans du conducteur de l’Aston Martin dans le film de 1969. Mais encore une fois, cela rentre dans le but du réalisateur de s’approprier le style des premiers films.

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