« La mort par les nombres » Le premier chapitre en français de ‘Forever and a day’

Tout comme pour le précédent roman de Anthony Horrowitz, Déclic Mortel, nous sommes fiers d’être les premiers à vous proposer un extrait en français du nouveau roman 007 : Forever and a Day.

Le roman sorti le 31 mai est maintenant disponible en librairie. Malheureusement, aucune traduction française n’est annoncée.

Nous vous proposons donc le premier chapitre, mis en ligne par les Editions Penguins, traduits par nos soins. Nous espérons que vous apprécierez ce moment de lecture et vous donnons rendez-vous prochainement pour la critique !

Forever and a Day

Chapitre Un : La Mort par les nombres

‘Donc, 007 est mort.’

‘Oui Monsieur, j’en ai bien peur’

M jeta un dernier regard circulaire sur les photographies disposées sur son bureau, qui lui avaient été envoyées par le Général André Anatonin, son homologue du SDECE, ou le Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage à Paris. Elles étaient prises sous des angles différents, mais montraient la même image lugubre. Un homme mort, étalé face contre terre dans une eau sombre et luisante, ses mains flottant mollement au dessus de sa tête, comme si dans un dernier et futile effort de se rendre. Les flashs des appareils photos s’y étaient reflétés, produisant des boules de lumières brillantes qui semblaient flotter à la surface.

En fin de compte, la police l’avait tiré de l’eau et allongé sur le quai, afin que des photos plus rapprochées puissent être prises de son visage, de ses mains, et des trois trous dans son costume, que les balles avaient produits en pénétrant sa poitrine. Il s’était habillé à grand frais. M se souvint de lui, alors qu’il était assis dans ce même bureau il y avait tout juste un mois, habillé de ce costume qui lui avait été fait par un tailleur qu’il appréciait tout prêt de Savile Row. M se fit la réflexion que le costume avait gardé toute sa forme malgré son séjour dans l’eau. C’est l’homme étalé ici, dégoulinant et sans vie, qui avait perdu la sienne.

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‘Sommes-nous sûrs que c’est lui, Chef d’Etat-Major?’ Les preuves semblaient irréfutables, mais M posa tout de même la question. Un appareil photo peut mentir. Dans son monde, c’était souvent le cas.

‘J’en ai bien peur, Monsieur. Il portait ses papiers d’identité, pas de surprises de ce coté. Et il n’avait pas son arme. Mais les français nous ont bélinographiées ses empreintes, et il n’y a pas de doute. C’est bien 007.’

‘Et ça a été pris à Marseille?’

‘Oui, Monsieur. Le Bassin de La Joliette’.

Bill Tanner était plus proche de M que quiconque dans l’immeuble, bien que la distance entre les deux hommes soit incalculable. Ils n’avaient jamais mangé ensemble, ne s’étaient jamais enquis de leurs vie privées respectives. M méprisait de toute façon les échanges de banalités, et il ne leur serait pas venu à l’esprit de discuter d’autre chose que des opérations en cours et du travail général qui se présentait à eux. Malgré cela, Tanner – autrefois colonel dans les Sappers jusqu’à ce qu’il soit avalé par le monde moins formel du Service Secret – savait exactement ce qu’il se passait dans la tête du vieil homme. La mort d’un agent actif était à regretter, et 007 avait été efficace à plus d’une occasion. Mais l’important était de découvrir ce qu’il s’était passé et de prendre des contre-mesures immédiates et, presque certainement, permanentes. Ce n’était pas qu’une question de revanche. Le Service devait démontrer que tuer un de leurs agents n’était rien de moins qu’un acte de guerre.

Il avait d’ailleurs été avec M, dans cette même pièce, quand l’idée d’une Section Double Zéro avait été élaborée, le chiffre étant aussi vague et anonyme que possible : cela ne voulait littéralement et subjectivement rien dire du tout. Et pourtant, cela signifiait tout pour le groupe d’élite composé d’hommes qui allaient la faire vivre et être envoyés en première ligne de la guerre menée par le pays contre ses ennemis. Tanner se souvenait encore de la réaction de Sir Charles Massinger, secrétaire permanent du Ministre de la Défense, quand cette proposition lui avait été faite. Ses lèvres s’étaient retroussées avec un dégout évident.

‘Vous êtes sérieux? Ce que vous suggérez reviendrait tout simplement à un permis de tuer !’

C’était cette manière de penser archaïque qui avait handicapé les efforts de la Direction des Opérations Spéciales (SOE) au commencement de la guerre. Au début la RAF avait même refusé de mettre à disposition des avions pour transporter ses agents, ne voulant pas se salir les mains avec le ‘Ministère de la guerre peu courtoise’ de Churchill. Et maintenant, tout juste cinq ans après l’Armistice, combien de ces mêmes agents arpentaient maintenant les couloirs et bureaux de ce bâtiment gris à coté du Regent’s Park ? Toujours aussi peu courtois, et toujours, quoique puisse en penser le public, en guerre.

Tanner avait écouté M expliquer calmement tous les éléments que le fonctionnaire n’avait pas vu. Bien qu’on puisse avoir l’impression du contraire, les hostilités ne s’étaient pas arrêtées en 1945. Il y avait beaucoup de monde qui s’attelait à la destruction complète de la Grande Bretagne, et de tout ce qu’elle défendait. Les agences de contre-espionnage comme le SMERSH de l’Union Soviétique et le Comité des Activités Spéciales de l’Armée de Libération de la Chine. Sans oublier quelques indépendants dont des Nazis qui refusaient toujours d’admettre que leur Troisième Reich n’avait pas vraiment atteint les mille ans qu’il se promettait de vivre. Il fallait combattre le feu par le feu, et cela voulait dire qu’il y avait un besoin urgent d’hommes – et de femmes en l’occurrence – qui seraient prêts à tuer, ne serait-ce qu’en self defense. La mort faisait partie du travail. Et qu’on le veuille ou non, il y aurait des fois où le service serait amené à frapper en premier. M ne pouvait agir avec les mains liées. Il était celui qui prenait les décisions, et il devait savoir qu’il pouvait agir avec impunité. Ce permis de tuer était autant pour lui que pour les gens qu’il commandait.

La Section Double Zéro avait été gardée délibérément petite. En fait, avec cette perte récente, elle se réduisait à deux hommes : 008 et 0011. M avait rejeté l’idée d’une séquence avec des 001, 002, 003, etc. Ces configurations, quelques soient leurs formes, étaient l’ennemi du contre-espionnage. Tanner se demanda à quelle vitesse 007 serait remplacé.

‘Que s’est-il passé exactement?’ M s’était saisi de sa pipe, qui reposait dans un cendrier fait à partir de la base d’un obus, et qui n’avait jamais quitté son bureau.

‘Nous n’avons toujours pas les détails, Monsieur,’ répondit Tanner. ‘Comme vous le savez, nous avons envoyé 007 dans le sud de la France il y a à peu prêt trois semaines. Il enquêtait sur les activités de la pègre corse dans la zone. Ou plutôt sur son manque d’activité. Quelqu’un a remarqué une soudaine baisse de production des narcotiques en provenance de Marseille, et l’hypothèse naturelle est qu’ils doivent être en train de préparer autre chose.

‘Ces corses sont aussi bruyants que désagréables, vraiment rien d’autres que des gangsters d’aujourd’hui, avec des noms fantaisistes et une propension à la violence. Jospher Renucci, Jean-Paul Scipio, les Frères Guerini… juste pour en citer quelques uns. Jusqu’à maintenant, ils n’avaient pas la discipline que l’on retrouvait dans l’Union Sicilienne ou même dans l’Union Corse, mais c’est justement le problème. Ce silence est inquiétant. S’ils ont réussi à s’organiser, ça pourrait être un danger, non seulement pour la région où ils opérent, mais pour toute l’Europe, et inévitablement, pour nous.’

‘Oui, oui, oui.’ M avait toutes ces informations dans l’obscure système de rangement qu’était son cerveau, et n’avait pas besoin qu’on le lui détaille à nouveau.

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‘007 était en infiltration. On lui a donné un nouveau nom, un nouveau passeport et une adresse à Nice. Il était censé être un universitaire de l’University College, en train d’écrire une histoire des syndicats. Ça devait lui permettre de poser les bonnes questions sans éveiller trop de soupçons. En tout cas, c’était l’idée de base. Le problème, c’est que la police, et ça inclus le SDECE, fourmillent d’informateurs. Nous pensions qu’il aurait plus de chance en y allant seul.’

‘A-t-il déniché quoique ce soit? Avant qu’il ne soit tué?’

‘Oui, Monsieur’. Le Chef d’Etat Major s’éclaircit la gorge. ‘Il semble qu’une femme soit impliquée…’

‘Il faut toujours que ce soit le cas,’ grommela M dans le tuyau de sa pipe.

‘Ce n’est pas vraiment ce que vous pensez, Monsieur. 007 l’a mentionnée dans ce qui fut sa dernière transmission radio. Il l’a désigné comme Madame Sixtine.’

‘Sixtine? comme le numéro ‘seize’?

‘Oui, Monsieur. Ce n’est pas son vrai nom, bien sûr. Vous la connaitrez en tant que Joanne Brochet – père français, mère anglaise – a commencé sa vie à Paris avant la première guerre, et a déménagé à Londres où elle a grandit. Elle a passé trois ans à Bletchley Park au service du décryptage, avant d’être sélectionnée pour les Opérations Spéciales, qui l’ont entrainée et parachutée en France sous le nom de code Sixtine.’ Tanner épela le nom. ‘Elle a été hautement considérée à la fois par la Section F et le Deuxième Bureau, et il n’y a aucun doute qu’elle nous a fourni des informations très utiles qui ont rendu possible l’Opération Overlord. Elle a été capturée et torturée par les allemands et après cela, elle a disparu. Nous pensions, bien sûr, qu’elle avait été exécutée. Mais elle a surgit de nouveau il y a quelques années, en train de travailler en Europe, et à ce point de sa carrière, elle avait réussi à faire oublier tout de son histoire… âge, nom, nationalité et tout le reste. Elle se fait appeler Sixtine, ou Madame 16, et elle s’est mise à son compte’.

‘C’est la femme qui nous a revendu le Dossier Kosovo.’

Tanner hocha de la tête. Les deux hommes savaient à quoi il faisait allusion.

Le dossier Kosovo était une étude de faisabilité qui avait été assemblée par un fonctionnaire en bas de l’échelle avec beaucoup trop de temps devant lui et, pire encore, une imagination débridée. Il avait décrit, dans les moindres détails, une stratégie pour inciter et soutenir un soulèvement armé en Albanie, qui était devenue un Etat communiste après la guerre. Il n’y avait aucune chance que ce plan soit jamais approuvé, mais le dossier était allé jusqu’à identifier des opérateurs locaux ainsi que des royalistes et des expatriés qui pourraient se joindre à la cause. Le Dossier Kosovo avait été mis en pièce au moment même où il avait été porté à connaissance de ses supérieurs. Mais à la place, il avait été photocopié et circulé, et d’une façon incroyable, un jeune homme travaillant comme troisième secrétaire de l’Ambassade de Prague avait oublié une valise avec une copie du Dossier sous son siège alors qu’il descendait du tram.

‘Nous n’avons jamais trouvé comment Sixtine a mis ses mains dessus,’ continua Tanner. ‘Mais ce n’est pas surprenant. A ce moment là, elle s’était déjà réinventée comme agent à gage, spéculant avec n’importe quel secret qui puisse lui faire de l’argent. Elle s’est constituée une organisation d’une taille appréciable avec des contacts partout en Europe… et des deux cotés de l’Atlantique, pour être précis. Tout à fait le genre de personne qui se pose en intermédiaire dans ce genre de trafic d’information. Bref, elle nous a contacté et a accepté de nous revendre le dossier pour £2,000.’

‘C’était du chantage, pure et simple !’ M ne cachait aucunement son mécontentement. ‘Nous n’aurions jamais du accepter.’

‘C’est sans doute juste, Monsieur.’ Tanner se frotta le menton. C’était toujours risqué de répondre à M. ‘Mais pour ce que ça vaut, notre contact au Trésor pense qu’elle nous a proposé une plutôt bonne affaire. Les russes auraient payé cinq fois le prix, et nous aurions fini par avoir l’air totalement idiots quand le Dossier aurait été révelé. Il se peut qu’elle ait encore une forme de loyauté envers nous, qui lui resterait de la guerre. C’est comme je vous disais : en tant qu’agent, Sixtine a été très utile.’

‘Et 007 l’a rencontré à Marseille,’ répondit M.

‘Nous n’en sommes pas sûrs, Monsieur. Mais il était certainement intéressé par elle. Le simple fait qu’elle soit dans le sud de la France indique qu’elle travaille à quelque chose. Ce n’est pas le genre de femme qui y va simplement en vacances, et nous somme certains qu’elle a parlé à certaines organisations criminelles. Dans la dernière transmission qu’il a fait, une semaine avant sa mort, 007 indiquait qu’il avait des preuves tangibles.’

‘Quelle sorte de preuves ?’

‘Malheureusement, il ne l’a pas dit. Si 007 avait un défaut, c’est qu’il préférait jouer ses cartes avec prudences. Dans la même transmission, il mentionnait qu’il avait arrangé un rendez vous avec quelqu’un qui pourrait lui révéler exactement ce qu’elle complotait – mais une fois de plus, il ne nous a pas dit de qui il s’agissait. Tanner soupira. ‘Le rendez-vous a pris place au bassin La Joliette, et c’est là qu’il a été tué.

‘Il a du laisser des notes, ou quelque chose. On est allé chez lui ?’

‘Il avait un appartement rue Foncet, et la police française la chercher de fond en comble. Il n’ont rien trouvé’.

‘Peut-être que l’opposition y est allée avant eux.’

‘C’est possible, Monsieur’

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M bourra sa pipe avec un doigt qui, au fil des ans, était devenu totalement insensible à la chaleur du tabac fumant. ‘Vous savez ce qui me surprend dans tout cela, Chef d’Etat Major ? Comment 007 a pu se permettre d’être exécuté à aussi courte portée, au milieu d’une ville aussi peuplée ? Sept heure du soir, en plein été… il ne devait même pas faire nuit ! Et pourquoi ne portait-il pas son arme ?’

‘Cela m’a troublé également,’ approuva Tanner. ‘Je peut juste supposer que la personne qu’il devait rencontrer était quelqu’un qu’il connaissait, un ami.’

‘Aurait-il pu rencontrer Madame 16 en personne ? Ou a-t-elle pu entendre parler du rendez-vous et l’avoir intercepté avant qu’il n’y arrive ?’

‘J’ai pensé à ces deux cas de figure, Monsieur.’ La CIA a des agents là bas, et on a essayé de les faire parler. En fait, toute la zone est criblée de différents services secrets. Mais jusqu’à présent… rien du tout.’

L’odeur épaisse et douce du Capstan Navey Flaye pesait dans l’air. M utilisait sa pipe comme une façon de ponctuer ses pensées. Un rituel aussi ancien que lui même, l’allumage et rallumage du tabac lui laissait le temps de considérer les décisions qu’il fallait prendre.

‘Nous avons besoin que quelqu’un aille voir ce qu’il s’est passé,’ continua-t-il. ‘Cette affaire avec les corses ne semble pas particulièrement pressante. S’il y a moins de drogue quittant la France, nous devrions en être satisfaits. Mais on ne va pas m’abattre mes agents comme des chiens. Je veux savoir qui a fait ça, et pourquoi, et je veux cette personne éliminée du théâtre des opérations. Et s’il apparait que c’est cette femme, Sixtine, qui est responsable, c’est également valable pour elle.’

Tanner compris très bien ce que M disait. Il voulait un oeil pour un oeil. Quelqu’un devait être tué.

‘Qui voulez-vous que j’envoie ? J’ai bien peur que 008 soit encore hors de combat.’

‘Vous avez parlé à Sir James ?’

‘Oui, Monsieur.’ Sir James Molony était le neurologiste senior à l’Hopital Saint Mary de Paddington, et un des seuls hommes que M fréquentait tant professionnellement que socialement. Au fil des ans, il avait traité un nombre conséquent de blessures de ses agents, dont certaines par balles ou armes blanches, toujours avec autant d’insouciance que de discrétion. ‘Cela va prendre encore quelques semaines.’

‘Et 0011 ?’

‘À Miami.’

M posa sa pipe et la regarda d’un air irrité. ‘Bien, nous n’avons pas le choix. Nous allons juste avoir à faire venir ce type que vous avez préparé. J’avais dans l’idée d’étendre la Section Double Zéro de toute façon. Son travail est trop important, et nous avons maintenant un blessé et autre mort… nous devons être prêts. Comment se présente-t-il ?’

‘Et bien, Monsieur, il a éliminé sa première cible sans aucune difficulté. C’était cette affaire Kidisha. Le cryptographe japonais.’

‘Oui, oui. J’ai lu le rapport. C’est certainement un bon tireur et il a garder son calme. En même temps, tirer une balle au trente-sixième étage d’un gratte-ciel new-yorkais ne prouve pas forcément grand chose. J’aimerais voir comment il se débrouille en combat rapproché.’

‘Nous devions voir cela rapidement,’ répondit Tanner. ‘Il est à Stockholm en ce moment. Si tout va bien, il nous rendra compte dans les prochaines vingt quatre heures. J’ai déjà son rapport de santé, son rapport médical et les évaluations psychologies. Il s’en est sorti brillamment, et pour ce que ça vaut, je l’apprécie personnellement.’

‘S’il a votre recommandation, ça me suffit, Chef d’Etat Major.’ répliqua M en fronçant les sourcils. ‘Vous ne m’avez pas dit son nom.’

‘C’est Bond, Monsieur,’ répondit le Chef d’Etat Major. ‘James Bond’.

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Forever and a Day sur l’Encyclopédie du Club

Toutes les nouvelles sur le dernier James Bond

Source : Penguins Books

Note de CJB : Il va de soit que tous les droits du livres appartiennent au Ian Fleming Estate et ses éditeurs. Cet extrait vous est proposé sur la base de l’extrait partagé sur le site de Penguin, en attendant qu’une traduction française veuille bien voir le jour.

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