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Sur Commander James Bond France, on aime mettre en avant des critiques et des analyses qui sortent de l’ordinaire et des descriptions habituelles de 007. Aujourd’hui, nous traduisons pour vous un article de Jeremy Black, un professeur d’Histoire à l’Université d’Exeter qui s’est plongé dans les livres de Fleming pour analyser les comportements misogynes très souvent décriés par les critiques et féministes de tout bord ! Un article paru dans le Telegraph le 18 janvier.

Coucher n’est pas jouer : Pourquoi James Bond est plus féministe que vous pourriez le penser.

Quand Judi Dench accuse James Bond d’être un dinosaure sexiste et misogyne au début de Goldeneye, elle ne faisait que refléter le jugement général sur 007. Les Bond Girls étaient des figures totalement fantasmées : sublimes, obéissantes, et prêtes à affronter un peu de danger. Au cours des films, Bond a utilisé son charme pour séduire 58 d’entre elles, invitant les féministes à le condamner comme un homme qui hait les femmes, qui attend que ses « filles » repassent ses chemises, sautent dans son lit et soit reconnaissantes. Bond, nous a-t-on dit, croupit dans les égouts de la misogynie.

Les critiques n’ont pas tort, si on considère les aventures au cinéma de 007, avant l’arrivée de Daniel Craig, comme preuve accablante de sa condamnation. Mais avant qu’il y ait les films de James Bond, il y avait les livres de Ian Fleming, écrits dans les années 50 et 60 : à une époque où l’Angleterre était une société extrêmement contraignante, et ou la liberté sexuelle était bien mal vue. J’ai passé une bonne partie des deux dernières années à étudier les écrits de Fleming pour un livre que j’écris sur le sujet, et je me suis rendu compte que, si Bond a des manières d’avant guerre, son attitude vis à vis des femmes était de bien des manières, très moderne.

thunderballA travers la série de livres de Fleming, Bond admire ses partenaires féminines, non seulement comme des filles libérées sexuellement et cherchant à coucher avec lui, mais également indépendante, pleines de ressources, et suffisamment fortes pour l’aider à défaire les ennemis. Ce sont des femmes qui ne sont pas retenues ou définies par la recherche du mariage ou de la maternité, et qui bousculent les normes de l’époque dans laquelle elles vivent. Loin d’adopter une attitude misogyne, Bond était au contraire, en avance sur son temps.

A y regarder de plus près, c’est un thème qui apparait de façon récurrente. Un exemple, dans les romans, est Bond s’exprimant contre la victimisation de femmes, et la représentation des femmes libérées comme des « poules » ou des prostituées. Voici comment Fleming exprime l’admiration de Bond pour Domineta Vitali, la maitresse du super-villain Emilio Largo dans Opération Tonnerre.

‘Pute’, ‘poule’, ‘prostituée’ n’étaient pas des mots utilisés par Bond à propos des femmes, à moins qu’elles ne soient des professionnelles de la rue, ou les pensionnaires d’un bordel. Elle était une indépendante, une fille avec de l’autorité et du caractère. Elle pouvait être riche, avoir une vie opulente, mais pour ce qui est de Bond, c’était le type de fille bien. Elle pouvait coucher avec des hommes, et le faisait visiblement, mais ce serait selon ses termes et pas les leurs.

De façon assez parlante, certains des personnages féminins que Bond admire le plus ne sont pas seulement aventureux quand il s’agit du sexe, mais indépendants des hommes. Pussy Galore, du haut de son patronyme improbable, est la chef avisée d’un gang de lesbienne « qui n’ont jamais rencontré d’hommes ». Dans Goldfinger, elle aide Bond à mettre en péril un plan consistant à gazer les gardes de Fort Knox. Fleming dit de Ms. Galore (que Bond finit par séduire) :

Bond était amusé par son attitude sans compromis qui disait clairement à Goldfinger et à toute la salle « Tous les hommes sont des connards et des menteurs. N’essayez pas vos astuces de mecs sur moi. »

Cela ne veut pas dire que Bond n’est pas le modèle de l’homme dur. Le livre décrit un personnage qui est l’image même du physique, de la dureté et de la résolution, toutes des qualités nécessaires si l’on s’est mis en tête d’affronter seul un monde de super ennemis. Bien sûr, ces attributs peuvent être vus aussi comme ceux d’une brute du collège. En 1958, Paul Johnson décrit Bond comme ayant « les frustrations sexuelles bidimensionnelles mécaniques d’un adolescent frustré. » alors que William Res-Mogg, ancien éditeur du Times, écrit que Bond est un « tueur hautement dépendant de la technologie, un homme à femme sadique et pseudo-sophistiqué ».

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« frustrations sexuelles bidimensionnelles mécaniques d’un adolescent frustré… » mais où vont-ils chercher tout ça…

Dans le livre « Le monde de James Bond » que je publierai plus tard dans l’année, je dresse une distinction entre le type de héros de guerre créé par Fleming, et la caricature hautement sexualisée que Bond est devenue au cours des films.

A l’encontre des films, Fleming dépeint les désirs de Bond comme normaux, et pas insatiables. L’image centrale de la sexualité de Bond se définit autant par les plaisirs qu’il donne, mais également qu’il reçoit, et les femmes avec qui il couche imposent également leur rythme pour ce qui est du sexe.

Prenons de nouveau Goldfinger comme exemple : dans une scène qui n’est pas allé jusqu’à être adaptée dans le film, Jill Masterton accompagne Bond dans le train Silver Meteor qui fait la liaison Miami – New York. Fleming écrit :

Elle l’avait réveillé deux fois plus tard pendant la nuit, avec de douces caresses exigeantes, ne disant rien, et attrapant son corps rude et fin. Le lendemain, elle avait à deux reprises tiré les stores de la cabine pour couper la dure lumière, et l’avait pris par la main en lui disant « fais moi l’amour James ». Aucun d’eux n’avait de regrets.

James Bond : homme mangeur de femme, ou repas partagé ?

La vie privée de Fleming était elle aussi loin d’être conventionnelle. Sa femme, Ann, avait une relation avec Hugh Gaitskell, le leader de l’époque du parti Labour, et à partir de 1955, Fleming avait sa propre maitresse. Son engagement à vivre une partie de l’année en Jamaïque était justement lié à sa vie sexuelle.

On peut aussi prendre note, dans les livres, que Bond est dégoûté par les comportements sadiques des vilains envers les femmes. Il répugne aux attitudes même que les critiques de 007 lui ont attribué. Fleming utilise en fait le contraste entre la mégalomanie mécanique de la plupart des méchants et le sadisme de leurs agents, avec de l’autre coté la sensualité de Bond.

Dans Goldfinger, 007 se trouve dégoutté après avoir lu un passage d’un manuel de SMERSH expliquant : « une femme ivre peut habituellement être maîtrisée en utilisant le pouce et l’index pour attraper sa lèvre inférieure. En pinçant fort et en tournant, la femme suivra ».

quantum-of-solaceLa réputation de Bond comme un sexiste venant du paléolithique n’a pas été aidée non plus par des citations des écrits de Fleming, fréquemment tirés de leur contexte. Une des remarques de Bond souvent adressée à son encore vient de la nouvelle Quantum of Solace, où 007 admet que s’il se mariait, ce serait avec une hôtesse de l’air. Il pourrait alors avoir :

« une jolie fille prenant toujours soin de vous, vous apportant votre verre et votre repas, en vous demandant si vous aviez besoin de quelque chose d’autre. Et elle sont toujours à sourire et à vouloir vous plaire. Si je n’épouse pas une hôtesse de l’air, je n’aurai pas d’autre choix que d’épouser une japonaise. Elles semblent aussi avoir les bonnes idées. »

La situation est claire : du sexisme non construit assorti d’une belle dose de racisme. Mais continuez de lire : Fleming écrit que Bond fait délibérément une remarque provocante pour

« outrer le Gouverneur dans une discussion sur un sujet humain. Bond n’avait aucune intention d’épouser qui que ce soit, et s’il le faisait, ce ne serait sûrement pas avec une esclave insipide ».

Ça ne veut pas dire que Bond est un homme neuf qui serait heureux de nos jours de travailler à mi-temps et partager les responsabilités parentales. Son attitude vis à vis des relations homosexuelles, entre hommes, est hostile et désobligeante. Dans un restaurant de Miami dans Goldfinger, le manager est décrit comme une « tarlouze italienne », alors qu’au début de Bons baisers de Russie, Bond soutient le recrutement d’homosexuels pour traquer les espions gays.

"Je n'ai jamais goûté de féminisme avant. C'est pas mauvais."
« Je n’ai jamais goûté de féminisme avant. C’est pas mauvais. »

De bien des manières, Bond est vieux jeu avec des préjugés tout aussi anciens : le dernier d’un club de fantassins qui adhère à un vieux code et un corpus de valeur. Avec un martini « au shaker, pas à la cuillère » dans une main, et un Walther PPK sous son smoking, il est sans doute trop flamboyant pour les exigences de l’espionnage moderne. Et attention aux pièges russes enrobés de miel : il n’y a aucun doute que Bond tombe facilement sous le charme d’une silhouette bien formée.

Mais le Bond de Fleming est un personnage plus complexe et intéressant que dans bien des films. Il n’est certainement pas le dinosaure misogyne décrit par la M de Judi Dench. Est-ce que James Bond est un féministe ? C’est peut-être un peu s’avancer. Mais il est loin d’être le monstre qu’on veut bien nous faire croire.

Source : The Telegraph

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2 Comments

  1. Les films ont développé une mythologie James Bond bien différente des livres sur de nombreux points, et le place des femmes n’est certainement pas le moindre. D’ailleurs le coup (pour reprendre l’expression de U.Eco désignant une structure narrative classique) de « James Bond délivre la « girl » du méchant », qui est très présent dans les films, n’est quasiment jamais utilisé dans les livres (de mémoire, il n’y a que Goldfinger avec Jill Masterson qui peut s’y rattacher).

    L’auteur aurait pu aussi signaler, dans le passage sur les remarques homophobes, le cas de Pussy Galore, qui à la fin de Goldfinger est présentée comme lesbienne parce qu’elle n’avait pas rencontré le « bon mâle ».

    Après ça serait intéressant de voir que que l’auteur développe dans son livre sur la relation entre James Bond et le femmes : au-delà de l’aspect sexuel, il y a quelque chose d’assez complexe, avec un Bond qui voudrait avoir une relation harmonieuse avec une femme, mais qui n’y arrive jamais, au point de s’en considérer comme incapable. La toute fin de l’Homme au pistolet d’or est un bon exemple de ça.

    (sinon, une petite coquille dans l’article : c’est « les critiques n’ont pas tort » et non « les critiques n’ont pas tord » au début du troisième paragraphe).

    Merci du partage de ce genre d’articles !

    1. Ytterbium

      Merci de la correction !
      effectivement, l’article pourrait aller plus dans les détails, mais pour une article général qui s’adresse au grand public, c’est déjà pas mal comme vulgarisation.

      Un autre passage souvent mis hors contexte est la description de la « femme parfaite » par Bond dans les diamants sont éternels, qui, quand on le lit intégralement, est suivie d’une remarque de Tiffany Case qui se fout de sa gueule par rapport à sa vision de la femme.

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