Commander James Bond France

La vérité sur Quantum of Solace

A l’occasion de la sortie de son nouveau film « All I see is you », Marc Forster, le réalisateur de Quantum of Solace, est revenu sur le tournage de son James Bond pour une interview avec Collider. Immédiatement, les réseaux sociaux ont, comme à leur habitude, tordu les propos, fait des coupes et transformer l’interview de façon à raconter n’importe quoi pour faire du clic, et alimenter l’image populaire que Quantum of Solace est un film raté de A à Z. Commander James Bond France, dont la mission ces derniers temps semble d’être de rectifier les absurdités du net, se devait de revenir sur la question.

De quoi s’agit-il ?

En 2008, la grève des scénaristes éclate à Hollywood. La structure de ce petit monde fait que, avec l’organisation syndicale de chaque corps de métier, pas une seule ligne n’est écrite si une grève est déclarée. Cela a impacté beaucoup de films de l’époque, sur le point de rentrer en production, se retrouvant sans scénaristes ayant l’autorisation de travailler sur des scripts.

C’était le cas de Quantum of Solace, donc le scénario préparé par Paul Haggis, Neal Purvis et Robert Wade, n’était pas finalisé. Cela a amené le tournage a débuté avec un script incomplet, et c’est de cela dont Marc Forster, le réalisateur suisse-allemand, parle.

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Qu’a dit exactement Marc Forster ?

Ce n’était pas évident, car nous n’avions pas un script terminé… Il est arrivé que à un moment de cette période, j’ai voulu me retirer. Ron Howard avait abandonné la réalisation de Anges et Démons que Sony était sur le point de débuter, et ça nous a en quelque sorte amené à suspendre les choses. A ce moment, je me suis dis, « Ok, peut être devrais-je me retirer » parce que le scipt n’était pas fini. Mais tout le monde a dit « Non, nous devons faire ce film. La grève sera bientôt finie, donc tu peux commencer à filmer ce que nous avons, et nous terminerons le reste après ». Ce à quoi j’ai répondu « oui, mais le temps se réduit de plus en plus… ». J’ai fini par dire « ok ».

L’idée était de faire une suite à Casino Royale, et je me suis dis « dans le pire des cas, la grève continue et j’en ferai une sorte de film de vengeance comme on faisait dans les années 70s, très porté sur l’action, très saccadé, pour cacher le fait qu’il y a beaucoup d’action et un peu moins d’histoire. Pour le déguiser en quelque sorte.

C’était assez fou, car on était sous une pression incroyable, surtout étant donné que c’était un film de James Bond, et encore plus puisqu’il suivait directement Casino Royale, qui est le meilleur livre écrit par Fleming et, à mon avis, l’un des meilleurs films de Bond depuis longtemps. Le script était bon, l’histoire était bonne, c’était une intrigue très émotionnelle, surtout à la mort de Vesper dans la maison qui coule. C’était vraiment bien fait.

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Et on a du suivre après cela avec un script incomplet, sans aucun livre sur lequel se baser, et on se doit de livrer quelque chose. En plus de cela, nous n’avions que 5 ou 6 semaines pour monter le film avant qu’il ne sorte.

Quand vous filmez, vous êtes aussi en train de préparer le montage du film, et de s’assurer que l’histoire tient la route. C’était, pour être honnête, le moindre de mes problèmes, parce que nous faisions le montage en même temps que nous  réalisions le film, et l’essentiel pour moi était d’être sûr que les effets visuels soient bons, et d’être sûr que l’histoire fonctionne. Mon cauchemar était que la grève continue et que nous n’ayons pas une histoire complète, d’autant plus que nous avions une date de sortie à respecter, et à peine 5 semaines pour le monter et l’éditer, et si le film ne fonctionne pas lors de sa sortie, c’est vous le responsable. Alors je me suis demandé « Ok, est-ce que je vais trouver du travail après ça ».

Mais au final, je suis plutôt content du film, et je dois dire que huit ans après, il semble que de plus en plus de personnes l’apprécient. Il a eu du succès au moment de la sortie, et les gens avaient l’air de l’aimer, mais je pense qu’il a gagné en ampleur et en reconnaissance au fil du temps.

Est-ce que c’est nouveau ?

Pas exactement. Ce n’était pas un mystère que le film avait eu des difficultés avec la grève des scénaristes. Dans le feu de la promotion du film, Marc Forster et la production avait réduit l’importance de la grève sur le film, mettant l’accent sur la première suite directe à un Bond, une production riche en destinations exotiques, en action, et en moyens pour des scènes d’action bondiennes.

Marc Forster et Daniel Craig avaient notamment expliqué que, même si le tournage avait débuté avec un script incomplet, la base du script déjà écrit était solide, et que l’acteur et le réalisateur ont conjointement rectifié et fait progresser le scénario au cours du tournage.

L’interview de Collider donne l’impression que la situation était beaucoup moins confortable qu’il n’y parait, mais on pouvait s’en douter derrière les interviews et entre les lignes des interviews lors de la sortie. Une interview avec Unscripted montre notamment Craig et Forster plutôt heureux du résultat et de l’expérience, mais font beaucoup d’allusion à un tournage qui était loin d’être facile.

bondonsetDe même, dans le livre de photos du tournage du film Bond on set commenté par le réalisateur, Forster explique qu’il n’était jamais très à l’aise en studio, et préférait beaucoup s’atteler à la réalisation dans les destinations. La sortie récente de Quantum of solace ne permettait pas vraiment de parler des vraies difficultés rencontrées de façon ouverte. Huit ans après, de l’eau a coulé sous les ponts.

Que s’est-il passé exactement ?

Il est difficile de savoir exactement la situation rencontrée sur la production. Toujours est-il que même si le scénario était établi, le script détaillant scène par scène le déroulement du film n’était pas fini.

La production et Marc Forster ont donc mis le paquet sur le tournage on location, autour des scènes d’action pré-définie par la seconde équipe (en charge des scènes d’action). Les principales victimes de la grève sont les scènes de dialogues qui auraient permis d’étoffer l’intrigue.

Quantum of Solace

Il faut savoir que le tournage des James Bond se fait souvent de manière simultanée entre différentes équipes, aux studios Pinewood et à l’étranger. N’ayant pas de script finalisé, Forster et son équipe se sont donc concentré sur une histoire montée autour des scènes d’action, à la fois sur les lieux de tournage à l’étranger, ainsi que dans les studios. Alors que la production d’un film alterne souvent entre la production menée par le réalisateur, et des séquences montées par la seconde équipe, il semble que les équipes aient travaillé ensemble tout du long, en ajustant le scénario et en « montant le film » au fur et à mesure.

Quantum of Solace est-il un fiasco ?

Non ! Tout d’abord, pour un réalisateur habitué aux films de romance et intrigues dramatiques à petits budgets, Marc Forster a surpris tout le monde avec un thriller ultra-dynamique bourré d’action (ce qui est du notamment à la Seconde Equipe travaillant sur les Bond depuis des années). Ensuite, beaucoup de blockbusters aux scénarios ultra-communs ne se distinguent pas par leurs scènes d’action. Ce n’est pas le cas de Quantum qui propose des expérimentations visuelles jamais vues dans un James Bond :

  • Les montages en parallèle (course du Pallio pendant que Bond court après Mitchell, fusillade à l’opéra).
  • Scènes contemplatives « en apesanteur » où Bond passe comme un fantôme au milieu de zones pauvres (Haïti, Bolivie).
  • Montage saccadé intelligemment dosé : contrairement aux Jason Bourne de Paul Greengrass qui déstabilisent volontairement le spectateur avec une caméra allant dans tous les sens, les plans d’action des séquences de Quantum n’abusent pas de la steady cam : le montage est saccadé, mais chaque plan donne une information minimale sur le déroulement de la scène, donnant ainsi l’impression du vitesse et de la rapidité, mais sans plans inutiles donnant juste le tournis. Voir notre analyse de la scène d’intro.

Ces éléments ne sont pas dus uniquement à l’équipe technique en charge des cascades, mais aux choix faits par le réalisateur lors de la production.

Enfin, Marc Forster a finalement réussi à livrer le film de « vengeance à la mode des années 70s » avec au final un Bond réservé qui ne se perd pas en dialogues inutiles et semble uniquement poussé par « une rage inconsolable, et s’oubliant dans l’action » et arrive à peu près à compenser dans l’ambiance et la caractérisation du personnage, une intrigue qui n’a pas pu être développée jusqu’à la fin.

En fin de compte, Quantum prend plus de risques que Spectre dans sa narration et ses choix visuels : par comparaison, le dernier James Bond est beaucoup plus classique dans sa construction. Et n’oublions pas non plus l’organisation Quantum, version modernisée et financière de Spectre qui se veut une sphère criminelle vivant « en peine foule » et trompant les gouvernements. L’idée ne sera pas poursuivie dans les prochains Bond, mais on retrouve là encore une thématique des thrillers des années 1970, mais actualisée pour les enjeux économiques de 2008.

Quantum del 7 aout

Alors, qu’est-ce qui ne va pas dans Quantum of Solace ?

On a le droit de ne pas aimer ce style donné à Quantum of Solace. Après tout, ce Bond est aux antipodes des Bond habituels : classes, aérés, et plus légers dans l’intrigue et l’action. Même par rapport à Casino Royale, le film est davantage centré sur Bond, puisque la mission s’efface derrière le personnage de Bond (ce qui est sans doute une conséquence du scénario sans doute pas finalisé autour de cette mission).

Également, Quantum reste trop dans l’ombre au profit d’un méchant dont le plan, s’il est effectivement diabolique, peine à créer une menace réelle de grande envergure comme dans les Bond classiques. Enfin, si le style du montage saccadé est efficace, il peut laisser beaucoup de personnes sur le carreau, et il arrive à une période où les Jason Bourne s’étaient déjà fais connaître du grand public en imposant une nouvelle référence, tant dans le style d’action, que avec les héros espions qui broient du noir et qui saignent. Difficile d’innover quand la nouvelle donne des espions a déjà été établie, et que Bond doit s’aligner sur ces nouvelles attentes.

En conclusion

En conclusion, Quantum of Solace n’est pas un Bond « raté », mais un film qui a eu de nombreux handicaps dans la production, et qui a du adapter le style du film pour compenser ces manques. Cela a changé la structure classique des James Bond pour une narration inhabituelle, mais comblant efficacement ces handicaps.

On peut ne pas s’y retrouver, mais condamner Quantum comme « un film tout pourri » parce qu’il ne ressemble pas à ce à quoi on est habitué est absurde. Après tout, dans le monde des films, la création vient souvent de la contrainte, et c’est de cette façon que de nouvelles expériences sont faites avec notre agent préféré.

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Source: Collider

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