Bilan : le nouveau SPECTRE

Bilan : le nouveau SPECTRE

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Christoph Waltz dans le magazine Mann de Die Zeit
Christoph Waltz dans le magazine Mann de Die Zeit

« Je ne peux pas prétendre avoir vraiment réussi ce Blofeld. Tout était en place, de la tête au pied pour que cela fonctionne. Mais ce n’est pas vraiment ce que cherchais à atteindre. J’ai recherché une inspiration différente »

C’est ce qu’a déclaré Christoph Waltz, l’interprête de Oberhauser, alias Blofeld dans le dernier film.

Cela va faire près d’un an que le SPECTRE a fait son retour sur les écrans, et bientôt 10 ans, depuis Casino Royale, que l’organisation fait flotter son ombre sur les aventures de l’agent secret. Il est donc venu de faire le bilan sur ce nouveau SPECTRE !

La force du SPECTRE se réveille

impactEntre 1971 et 2014, le SPECTRE a disparu des films de James Bond. Déjà dans Au service secret de sa Majesté et Les Diamants sont éternels, l’organisation ne se résumait plus qu’à Blofeld. En dehors d’une tentative concurrente de rivaliser la franchise avec Jamais plus Jamais et son SPECTRE mené par Max Von Sydow, l’organisation tentaculaire avait disparu des écrans.

Elle n’avait pas pour autant disparu des esprits (voir notre dossier sur la puissance du SPECTRE) ! En l’espace de 4 films, le SPECTRE était devenu la première organisation maléfique fictive, qui a ensuite inspirée de nombreux autres univers de la pop culture depuis Hydra chez Marvel, au cirque haut en couleur du Docteur Denfer dans les Austin Powers.

quelques organisations inspirées par le SPECTRE
quelques organisations inspirées par le SPECTRE

Pourtant, il a suffit d’une affiche et du titre du 24e James Bond pour prouver que le SPECTRE n’était qu’en sommeil, et que les nouvelles générations de fans, comme les anciennes, étaient prêtes et excitées à l’idée de revoir Bond faire face à la Pieuvre. Mais le SPECTRE d’aujourd’hui pouvait-il être le même que celui qui faisait trembler l’ordre de la guerre froide ?

Une valeur sûre

Tant que ce n’est pas cassé, il n’y a pas de raison de le réparer.
Albert ‘Cubby’ Broccoli

Le SPECTRE classique : la destruction du monde
Le SPECTRE classique : la destruction du monde

Le SPECTRE est avant tout une valeur sûre pour le cinéma aujourd’hui. Ne nous mentons pas, l’ensemble des grosses productions d’aujourd’hui n’aiment pas le risque. Rien n’effraie plus qu’une idée originale qui ne tomberait pas dans un canevas défini. Après le succès de Skyfall, les producteurs de Sony et MGM avaient besoin plus que jamais d’une piste sans trop de risque pour surfer sur la vague de Skyfall. Le SPECTRE fait partie du patrimoine : cela veut dire que les anciens spectateurs seront au rendez vous pour les retrouvailles, et les nouvelles générations seront intriguées de voir l’association de malfaiteurs modernisées rien que pour leurs yeux.

Réintroduire le SPECTRE, c’est aussi une façon sûre de poursuivre avec la recette qui a fonctionné pour Casino Royale et Skyfall : réintroduire les éléments modernisés de l’univers James Bond. Les origins stories fonctionnent toujours bien, et après M, Moneypenny et Q, la némésis de Bond était  encore disponible, et Blofeld et le SPECTRE étaient donc un choix profitable.

L’ombre du Spectre

Pensez donc, là où pendant tant d’années, dans la solitude et le silence, à prendre de la vitesse avant de laisser enfin son emprunte sur terre. Un gigantesque force que rien ne peut arrêter.
Ernst Stavro Blofeld

Le SPECTRE n’était jamais totalement parti. En dehors du Spectre concurrent de Jamais plus Jamais, l’organisation avait failli revenir dans L’espion qui m’aimait, comme indiqué dans les premiers scripts. L’organisation avait aussi légué un héritage considérable à la saga, avec les méchants captivant leurs auditoires dans des réunions visant à la maîtrise du monde, toujours associé à une mise à mort bien savoureuse. Les plans de Stromberg, Drax et Carver sont de leur coté rien de moins qu’une transposition des conspirations habituelle du SPECTRE faite de chantage, de domination dans l’ombre et de destruction.

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En 2006, Casino Royale fait le choix habile de ne pas introduire l’organisation, mais juste son ombre à travers la présence sinistre de Mr. White, en arrière plan, qui arrive tout au long du film à frapper Bond sans qu’il n’aperçoive d’où vient le tentacule. Seul problème, l’utilisation du SPECTRE peut dérangé le clan McClory, producteurs de Jamais plus jamais et qui (ayant les droits sur d’adaptation cinématographique du roman Opération Tonnerre) n’a pas hésiter à revendiquer tout ce qui a trait à Blofeld et à ses compagnons de domination.

Nous avons des hommes absolument partout.
Mr. White

Deux ans plus tard, Quantum of Solace a donc la bonne idée de présenter un proto-SPECTRE baptisé Quantum, qui plutôt que de viser à réchauffer une guerre froide qui n’est plus d’actualité, s’est concentré sur la quête de puissance économique et écologique. S’il y a une idée qui mérite d’être applaudie ces 10 dernières années, c’est la façon dont le SPECTRE s’est transformé pour s’adapter aux enjeux contemporains : l’organisation tire les ficelles à distance pour le financement d’activités terroristes, conquiert les ressources naturelles, implante ses agents partout dans les services secrets et les gouvernements.

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Avant même que l’acronyme célèbre, et la silhouette de la pieuvre face son retour, les scénaristes Paul Haggis, Neal Purvis et Robert Wade avaient déjà parfaitement orchestré le retour de l’organisation, et réinventé la réunion de type « SPECTRE » au beau milieu d’un opéra, dans une magnifique séquence tout en atmosphère, dans laquelle Bond arrive par hasard. La phrase « Nous avons des hommes absolument partout » est sans doute la meilleure illustration de ce nouveau SPECTRE.

Alors quand les droits de l’utilisation du SPECTRE et de Blofeld sont enfin revenu, en 2012, dans le portefeuille des producteurs officiels, ce n’était qu’une question de temps avant que la boucle ne soit bouclée, et que la pieuvre puisse enfin apparaitre.

Le nouvel ADN du SPECTRE

Le retour du SPECTRE classique n’a cependant pas eu lieu comme on pouvait s’y attendre.

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L’échec commercial et critique de Quantum of Solace a scellé le sort malheureux d’une idée de Quantum, qui n’avait d’autre tord qu’un scénario mis en péril par la grève des scénaristes de 2008.

Skyfall est arrivé par là, et avec l’avènement d’un nouvel âge d’or de l’agent 007 et venue la (re)découverte que Bond pouvait être vulnérable, que M pouvait être un personnage totalement dramatique et humain, et que Q et Moneypenny avaient aussi leur histoire personnelle avec James Bond.

SPECTRE a donc du faire le mélange avec la tendance générale privilégiée par Mendes qui fait que tout ce qui concerne Bond doit le toucher personnellement, et la pression des producteurs pour profiter des droits et faire revenir la célèbre organisation.

Deux mesures de (Bour)Bond classique…

Le Spectre du film devient alors un hybride entre des codes vieux de 50 ans, un essai pour assurer la continuité et un nouveau type d’ennemi. L’organisation est ressuscitée dans toute sa splendeur lors de la réunion romaine. Tous les codes sont présents : foule anonyme menaçante, conspirations diverses, exécutions, autorité intimidante du Numéro 1. On retrouve aussi dans le pré-générique et le début du film une mission tout à fait classique avec Bond, qui comme dans les Diamants sont éternels, suit les traces des hommes portant la bague du SPECTRE.

Le rapport du film avec le Spectre est d’ailleurs assez trouble, car en plus de la relation personnelle qui se rajoute (voir plus bas), le film se fend d’un hommage en donnant à son Blofeld une cicatrice similaire à celle du premier Blofeld à montrer son visage : Donald Pleasance dans On ne vit que deux fois. Pourquoi cette cicatrice sachant que Blofeld a toujours changé de visage ? Le film commence alors à mélanger l’ADN de l’organisation.

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Une demi-mesure de continuité…

En outre, et pour une raison difficilement explicable, SPECTRE essaie de faire une retcon : terme technique de la pop culture pour expliquer qu’un film essaie de modifier l’explication de ce qu’il s’est passé lors des précédents films : le terroriste indépendant Silva, tout occupé à sa vendetta personnelle contre M, devient ainsi un agent sur SPECTRE, Quantum est énoncée rapidement en lien avec Mr. White, sans que le script ne prenne la peine d’expliquer ce qu’il est arrivé au réseau de Dominic Greene, et White et Oberhauser deviennent tout d’un coup les architectes d’une conspiration de grande ampleur à l’encontre de Bond.

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Le film ne se prive pas de parsemer des références à Vesper et à M, ainsi que des indices plus discrets comme le Modigliani dérobé dans Skyfall, afin de simuler que de Casino Royale à Spectre, il n’y a qu’une seule aventure. L’artifice est un peu gros, et il n’ajoute rien aux précédents films, mais nous avons ici pour la première fois le cas où le SPECTRE essaie de se plier à un soucis de continuité, là où les Bond classiques n’avaient pas fait plus de trois fois références aux épisodes précédents.

Et un (vod)cas de drame familial

Mais la réelle nouveauté vient dans le fait de transformer Blofeld en frère caché de Bond. Par cette opération, le film change la nature de l’organisation qui passe d’une nébuleuse sans visage (ou aux multiples visages) contre le monde libre, à une organisation dominée par un homme qui est directement liée au passé de Bond.

Le SPECTRE perd alors tout son aspect fantomatique en donnant corps à son fantôme. On pourra même regretter que ce corps incarné par Christoph Waltz jouant un méchant au complexe enfantin ruine l’histoire. De même SPECTRE n’est en fait nommé qu’à deux reprises dans tout le film, une fois par Madeleine Swann, sans que cela n’occasionne de réaction, et une autre par Bond, annonçant l’acte de décès de l’organisation. Les premiers scénarios du film faisaient même table rase sur l’acronyme de l’organisation (Special Executive for…) pour faire remonter le nom de l’association aux « Spectres de pierre », une unité militaire de la Légion liée au passé d’Oberhauser et White.

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De fait, SPECTRE n’est vraiment présente que dans le titre, et lors de la scène de la salle de réunion, car la machination de Oberhauser et les liens avec Mr. White et Madeleine prennent le devant de la scène pour le reste du film. On ne peut pas vraiment en vouloir à Sam Mendes de ce point de vue : le réalisateur a monté l’ensemble de ses films autour des liens familiaux entre les personnages. Après avoir rajouté une dimension quasi-maternelle entre M et Bond dans Skyfall, il s’agissait sans nul doute de la façon du réalisateur d’approcher son nouveau méchant.

Le lien personnel et sentimental entre Bond et son ennemi était obligatoire, même si cela modifie beaucoup la trajectoire du retour du SPECTRE amorcé depuis 2006. Comme le dis Bond dans le film à propos de cette gigantesque force que représentait l’organisation :

Mais elle s’est arrêtée… ici, en plein désert.
James Bond – SPECTRE

Une nouvelle menace pour un nouveau monde

Spectre_onesheetEst-ce à dire que tout est à jeter dans ce nouveau SPECTRE qui perd pied dans son identité ? Non !

Premièrement au niveau visuel : le retour du SPECTRE a donné lieu à d’excellentes idées en termes d’image : le poster teaser de SPECTRE avec l’impact de baller créant le logo de l’organisation est une merveilleuse trouvaille. L’organisation donne aussi son thème au générique avec l’a figure tentaculaire enveloppant les conquêtes de Bond, rattrapant bien en cela la chanson gémissante de Sam Smith.

Le Spectre apporte aussi le thème de la mort dans le film : celui-ci est amorcé par les premiers mots s’affichant à l’écran « les morts sont vivants », le jour des morts, le masque de squelette de Bond, les scènes d’enterrement, les ennemis revenus du passé (White et Oberhauser). En ce sens, SPECTRE laisse sa place plutôt au mot Spectre, qui donne un thème plus adapté au film.

Le SPECTRE moderne
Le SPECTRE moderne

Enfin, le film a tout de même le mérite d’actualiser la menace du film en faisant du SPECTRE une organisation fantôme dédiée à l’espionnage et l’observation. On s’éloigne un peu de la direction prise par Casino Royale et Quantum of Solace, pour faire de l’organisation une menace faite de centaine d’yeux qui plane au dessus des États.

La rencontre avec la thématique du pouvoir qui passe par la surveillance, les agents sans visages de Blofeld, la tour menaçante du Centre National de la Surveillance qui se dresse face aux ruines du MI6 traditionnelles… Ce nouveau visage donné au SPECTRE a de quoi l’inscrire de façon moderne dans notre époque, même s’il est dommage que cette menace ait été confiée à M, Moneypenny et Q pour y mettre fin.

En somme, le SPECTRE d’aujourd’hui n’est pas si différent du SPECTRE d’hier : il s’agit d’une organisation qui continuera à s’adapter pour paraître menaçante, tandis que Blofeld changera de visage pour plaire aux spectateurs, et donner la réplique à Bond.

Après tout, qui somme nous pour juger une affaire de famille ?
Après tout, qui somme nous pour juger une affaire de famille ?

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Ytterbium
Webmaster de Commander007.net Ne reculant devant aucun monologue, aucune traduction et aucun codage de site internet, l'Ytterbium ne vit que pour le plaisir de parler de Jamesbonderies... entre autres !

2 Comments

  1. Je trouve que la vision du « méchant bondien » de SPECTRE en prend un sacré coup. Avec Dominik Greene ils avaient voulu changer l’image du méchant tout en gardant le cœur, c’est à dire incarner des problématiques du monde que Bond combattrait en affrontant le méchant par métonymie en quelque sorte. Par contre Blofeld(2013) reprend l’imagerie de celui de 1967 comme tu l’as dit mais est un ennemi « personnel » de Bond, dont le seul motif est de détruire Bond et fait passer au second plan le côté « incarnation du mal ». Je crois qu’il n’y a eu que Scaramanga comme méchant dont le plan vise uniquement à tuer Bond et encore, il est tempéré par l’intrigue du Sol-X.

    D’ailleurs, je pense que la problématique de la surveillance de masse est un peu trop nébuleuse pour qu’un méchant s’y appuie simplement, je pense qu’il aurait fallu développer un peu sur la finalité de cette surveillance, ce que le SPECTRE compte y gagner pour la rendre plus tangible. Faire un peu comme dans le deuxième Captain America (c’était pas parfait, mais ça allait plus loin que « on dit que la surveillance c’est mal, alors on va juste baser nos méchants sur ça »).

    Par contre je trouve que dire que Quantum of Solace a eu un « échec critique et commercial » est un petit peu péremptoire. Il a fait moins bien que Casino Royale et Skyfall mais ça n’a pas été un four non plus. On peut presque ce dire que c’est un miracle qu’il ait relativement bien marché, compte tenu des problèmes de scénario et de tournage.

    Toujours intéressant de lire ce genre d’article!

    1. Ytterbium

      Je suis d’accord avec toi sur Quantum. A sa sortie, il était globalement bien accueilli, et le public était au rendez vous. C’est rétrospectivement qu’il s’en prend plein la gueule.

      D’accord aussi sur la surveillance de masse et le fait que Captain America avait plus développé cela. Ca manque de vrai menace derrière, surtout dans la mesure où Bond a déjà détruit la base de piratage dans la scène d’avant.

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